L’île de Nantes et le pavé magique

espace public transformer l'existant

Quand le projet urbain s’inscrit dans un espace partiellement habité, mais engage une transformation en profondeur du tissu urbain, l’espace public est au cœur du processus.

Patrick Henry, architecte, a été pendant 10 ans (2000–2010) le chef de projet de l’atelier de l’île de Nantes d’Alexandre Chemetoff. Il nous raconte comment un petit pavé béton de 10x10 a permis de constituer une trame d’espace public à la fois stable et souple sur l’île de Nantes.

Sylvain Grisot > Peux-tu nous raconter l’histoire de ce pavé 10 x 10 ?

Patrick Henry > Avant l’application faite avec Alexandre Chemetoff sur l’île de Nantes, le pavé 10 x 10 a plusieurs origines. Il y a d’abord une origine nordique — à Amsterdam, à Rotterdam, à Copenhague — où existent depuis longtemps sur l’espace public des produits préfabriqués, industrialisés et normalisés. Il y a ensuite une réaction contre un aménagement empreint de la pierre naturelle, où il faut choisir la veine du granite, la couleur, vérifier les caractéristiques techniques, etc. Avec le pavé béton, tu t’affranchis de tout ça, tu as un matériau très brut, toujours identique. C’est le cahier des charges qui le dessine. Il rejoint la vieille histoire de l’élément préfabriqué, comme la brique, aux plus petites dimensions, manipulable par l’homme, mis en œuvre facilement, démontable, etc.

Sur l’île de Nantes, nous avons été guidés par la question économique. On a affiché un coût de 100 euros à 110 euros du mètre carré qui était presque devenu un slogan du projet ! Aménager pas cher et le faire à une grande échelle, à l’échelle des 350 hectares de l’île. Et quel est le meilleur moyen de faire ça ?

Il faut aussi rappeler que la ville n’est jamais « finie » : on sait très bien quand on aménage l’espace public que le devenir d’un trottoir est d’être ouvert en permanence, d’être démonté, remonté, parce qu’il faut passer des réseaux… Si on utilise un matériau coulé en place, on va réaliser des rustines. Si on utilise des éléments de grandes dimensions, cela implique de la manutention. De ce point de vue, le pavé 10 x 10 reste très facile à manipuler, d’autant plus s’il est posé sur du sable, ce qui est le cas de l’île de Nantes. On peut donc faire, défaire et refaire, tout ça peut bouger dans le temps et n’importe qui peut le refaire. C’est un argument technique et économique assez évident qui milite pour ce matériau.

Et puis, il y a avec ce pavé une nouvelle façon de concevoir les espaces publics : il n’y avait pas de dessin, c’est la pose qui dessine le motif de sol. On met toujours le même pavé, on ne le coupe jamais, on coule du béton pour assurer les changements de géométrie.

Sylvain Grisot > Parce qu’il y a une technique de mise en œuvre au-delà du pavé lui-même, avec deux ou trois règles très simples mais structurantes : interdiction de découpe, raccords béton, pose joints alignés…

Patrick Henry > Définir quelques règles, nous l’avions expérimenté à Lyon sur l’esplanade Vivier-Merle à la sortie de la gare de la Part-Dieu, tout en intégrant le vocabulaire de l’espace public lyonnais : des aménagements très classiques avec bordure en granite, pierre naturelle, etc. Nous voulions planter beaucoup d’arbres pour transformer radicalement le lieu. Mais le sous-sol était encombré de réseaux et d’ouvrages ce qui rendait impossible une plantation régulière. Nous nous étions alors dit qu’on n’allait pas réussir à calepiner, c’est-à-dire à faire un dessin de sol réglé, millimétré. Nous avons donc donné des règles de poses extrêmement simples, pour aménager les 4 hectares de Vivier-Merle.

Sylvain Grisot > Ce serait presque une architecture paramétrique de l’espace public ? On crée les règles et elles se déploient ?

Patrick Henry > Exactement. Et c’est là où cela devient extrêmement intéressant parce qu’un système hyper-rudimentaire rejoint quelque chose de beaucoup plus sophistiqué. On peut tout faire à partir de quelques règles, une dizaine peut-être. Tu peux aménager comme ça le sol de dizaines de mètres carrés ou de centaines d’hectares. Cette expérience lyonnaise nous avait extrêmement marqués, car en adoptant le pavé en pierre naturelle qui était normalisé, avec la question du choix, du veinage, du sens de pose, etc., on n’avait pas à dessiner au cas par cas le sol. On savait que, quand on rencontrait un obstacle — un tampon, une bouche d’égout, un regard… — on s’arrêtait à telle distance et qu’on remplissait en béton. Avec la différence par rapport au pavé béton, c’est qu’on pouvait couper le granite.

Sur l’île de Nantes, comme on était sur des budgets d’aménagement bien moins importants, il fallait trouver des moyens extrêmement simples voire rudimentaires pour le faire. C’est de là qu’est née l’idée qu’en fait il n’y avait pas de dessin, ce qui est quand même assez faux, parce que le fait de dessiner les raccords, les principes d’implantation du mobilier, de définir les règles de pose, finit par fabriquer un dessin. À cela s’est ajoutée la question du réemploi, la réutilisation des pierres naturelles qui étaient déjà sur le site.

Sylvain Grisot > Comment a été conçu, dessiné, le pavé lui-même ?

Patrick Henry > Le pavé existe, c’est un produit que l’on trouve dans les catalogues de fabricant. C’est une forme de pavé autobloquant qui rejoint la famille des pavés hexagonaux, c’est-à-dire les pavés que tu poses avec ces petits ergots sur les côtés. On n’a absolument rien dessiné, c’était l’idée de ne pas dessiner justement.

Sylvain Grisot > Il avait donc déjà servi ailleurs. Mais là par contre, il a été utilisé dans une application systématique, en donnant la priorité à l’usage. Sur la question de la capacité à être posé, déposé, reposé, as-tu un retour d’expérience ?

Patrick Henry > Oui, on a forcément eu des retours d’expériences parce que la durée de notre intervention sur l’île, une dizaine d’année, nous a permis d’avoir des retours. On réalise des premiers aménagements autour de 2002–2003 et on termine en 2010. Donc, on agit presque dix ans sur l’île, en tout cas sept ans de chantiers d’espaces publics. On appliquait un vieux thème de l’urbanisme qui consiste à dire, « on commence par des espaces publics » considérant que c’est la puissance publique qui montre l’exemple et qui aménage. On commence autour du quai François-Mitterrand et le quartier autour du palais de justice avant que les opérations interviennent, donc forcément les chantiers de construction démontent ce qui vient d’être réalisé.

Sylvain Grisot > On commence donc par l’espace public. Mais est-ce que justement cela a permis de constituer cette trame stable et d’ores et déjà finalisée plutôt que de passer par des aménagements provisoires ?

Patrick Henry > Oui, mais ça c’est un vieux débat : le projet c’est aussi une commande politique pour le dire clairement. À la demande du maire, Jean-Marc Ayrault, les premiers aménagements ont été réalisés dans des quartiers déjà habités : la volonté que les aménagements sont destinés à celles et ceux qui habitaient là et pas forcément pour ceux qui allaient venir.

Sylvain Grisot > Donc la ville est déjà là. Le projet urbain commence à peine mais la ville, elle, continue sa transformation.

Patrick Henry > La question des aménagements transitoires n’a pas été posée comme telle. Nous n’étions pas dans cette problématique-là non plus, parce que même si on était dans la recherche d’une économie de moyens, on était quand même dans une économie assez porteuse en matière d’immobilier. D’autre part, le fait que les aménagements soient modulables, faisait que de toute façon on pouvait démonter.

Donc on a aménagé en réservant des limites par rapport aux parcellaires. De cette façon, cela a permis de transformer le quai François-Mitterrand ou la rue du Bras-de-Fer, avant même que les opérations de constructions le long du quai s’y installent. Les opérateurs et les architectes ont pris possession des parcelles avec leurs installations de chantier. À la fin des travaux, il a fallu faire des raccordements, comme dans une ville déjà constituée. C’était, je pense, une volonté partagée de ne pas attendre que les constructions soient achevées pour entreprendre les aménagements.

Bien évidemment, c’est un peu théorique car dans les faits il y a eu des reprises très conséquentes des espaces publics autour des bâtiments, qui occasionnaient des discussions assez tendues avec les promoteurs. Mais l’idée était là : on aménage une ville déjà constituée, sans tabula rasa [table rase].

Sylvain Grisot > Ces pavés proposent un espace public à la fois fini et souple, modifiable et évolutif. D’autres matériaux comme l’asphalte s’avèrent tout aussi souples qu’un matériau modulable et assument les évolutions de la ville avec des rustines visibles suite aux interventions. N’existe-t-il pas d’autres solutions finalement ?

Patrick Henry > Oui, sans doute. Il est assez ambigu ce pavé, parce qu’il est rustique : ce n’est pas un matériau noble, c’est du béton, il est gris, il n’y a pas de colorimétrie possible. Mais en même temps, il donne un aspect fini tout de suite. Mais contrairement à un sol coulé, on peut retirer des pavés, planter des arbres de façon plus simple. Et puis l’asphalte n’est d’ailleurs pas un matériau très écologique. Même si tout cela n’était pas clairement exprimé, cela a participé au choix du matériau.

Un autre aspect que je trouve intéressant, c’est que le projet de l’île de Nantes se trouve à un tournant dans l’histoire de l’aménagement et sans doute de l’urbanisme : nous passons d’aménagements hyper dessinés, très maîtrisés un urbanisme transitoire et temporaire. Tout cela est contenu dans le projet.

Sylvain Grisot > En libérant l’espace privé de la question de la continuité dans le temps long, on lui donnant une souplesse, une capacité à évoluer et à avoir son propre rythme. On a donc une trame stable et qui s’adapte aux rythmes et aux cycles de la ville…

Patrick Henry > Sur la question de la trame stable, c’est une tradition de l’urbanisme, qui a été énoncée comme étant la ville de l’espace public : commencer par l’espace public, stabiliser la trame, et à partir de la trame, les opérations urbaines peuvent se dérouler. C’est Barcelone avec la trame Cerdà [qui, dans la deuxième moitié du 19e siècle, a restructuré la ville], c’est Alphand à Paris avec Haussmann, etc. Quand on interroge aujourd’hui la question du rôle du privé dans la ville, Haussmann ce n’est jamais qu’une opération immobilière, pilotée et maîtrisée par la collectivité si on transpose — si on peut considérer que Napoléon III était une collectivité. Alphand a défendu l’idée d’avoir une trame d’espace public extrêmement stable et pérenne, et à partir de laquelle la ville s’est constituée. Et on est donc dans cette tradition française et très européenne d’une ville de l’espace public.

C’est une idée très forte qui est très présente dans d’autres opérations que l’agence de Chemetoff a menées à Boulogne-Billancourt en particulier. Monsieur le maire, le premier chantier que vous pouvez faire c’est le vôtre, sans attendre que les opérateurs engagent les leurs !

Sylvain Grisot > L’île de Nantes, œuvre relative et adaptable ?

Patrick Henry > J’arrive doucement à la question de la sous-couche et de la profondeur, de l’épaisseur. Les pavés ont été posés sur sable, parce que c’était une réalité géologique de l’île, parce que c’était aussi une source d’économie et que cela assurait une perméabilité que n’auraient pas permis d’ailleurs les revêtements coulés en place. Il y avait cette idée de perméabilité, de porosité, de permettre des plantations, de permettre que l’herbe pousse entre les pavés, de jouer avec leur écartement, etc.

Au début les sols en pavé béton posés sur sable étaient assez mal perçus par les services techniques, pour des questions d’entretien et de gestion. Finalement, ils ont été les premiers à apprécier la capacité de les démonter en pied de façade pour que les gens puissent faire pousser les hortensias, des roses trémières, etc. Je ne veux pas dire qu’on avait prévu tout ça, parce que ce serait totalement faux, mais il s’est trouvé que ça permettait aussi tous ces usages et que cela a sans doute contribué au succès du projet, du moins sa réception. Ou comment un projet pensé dans les années 1990 (avec toute l’expérience de l’agence Chemetoff), devenait compatible avec le 21e siècle d’une certaine façon.

Sylvain Grisot > Cela signifie qu’il aurait l’intelligence d’un élément de projet réversible, évolutif ? Il laisse émerger la surprise, l’inattendu et permet le changement de la ville, voire même les changements de politique…

Patrick Henry > Avec le recul, je pense que c’est finalement son paradoxe. L’équipe de maîtrise d’œuvre était plutôt dans une tradition du projet très détaillé, dessiné et d’une espèce d’idée très forte, très impliquée voire un peu dominatrice, pour le dire comme ça. D’ailleurs, Alexandre Chemetoff disait souvent que le projet de l’île de Nantes, était une œuvre relative. On voit bien l’image de l’artiste, ou en tout cas celle du concepteur qui conçoit, qui imagine et qui propose et d’une certaine façon, impose. Mais de façon relative parce qu’évidemment, il y a de multiples acteurs qui infléchissent, discutent, modifient, transforment le projet.

Avant la création de la Samoa [Société d’aménagement de la métropole Ouest Atlantique], les trois premières années, nous avions quasiment carte blanche et un véritable champ devant nous. Nous discutions et proposions énormément de choses sans véritablement avoir d’opposition. Les trois années suivantes après la création de la Samoa, sont l’occasion d’un calage entre une maîtrise d’ouvrage qui se constitue, mais qui commence à avoir des idées très claires sur ce qu’elle veut faire. La maîtrise d’œuvre quant à elle est sur sa lancée. Les trois dernières années, c’est la bascule inverse, d’autres enjeux apparaissent et c’est l’effacement progressif de la maîtrise d’œuvre au profit sans doute d’une gouvernance plus stratégique du projet.

Sylvain Grisot > Revenons à la question de la profondeur…

Patrick Henry > On s’est beaucoup baladé sur l’île de Nantes. On a beaucoup arpenté, repéré. On a pris conscience qu’il y avait un sol mais aussi un sous-sol qui était très présent. Et qui faisait apparaître des résurgences d’eaux, des boires. Quand on a commencé les premiers chantiers on s’est rendu compte de cette proximité, de cette présence de l’eau, de cette épaisseur. Nous y avons vu une économie de projet aussi. C’est-à-dire qu’on ne va pas reconstituer des fondations des sols, on ne va tout pas refaire, on ne va pas excaver plus qu’il ne le faut le sol, le sous-sol, alors qu’on est sur un sol portant, puisqu’il n’y a rien de plus stable que le sable.

Et donc on s’est là aussi inspiré d’exemples à Amsterdam ou d’autres endroits où ils construisent sur du sable. Il était hors de question de s’amuser à refaire la couche de ciment, de béton, la sous-couche, mettre en œuvre de la GNT [Grave non traitée], etc., pour poser les pavés. Et ça aussi, ça a été une bataille assez forte avec les services à l’époque.

Sylvain Grisot > Donc on a aussi sur la sous-couche la recherche d’une moindre intervention, et la volonté de préserver l’ultra-perméabilité du sable.

Patrick Henry > Oui, tout à fait. C’était une façon de se dire qu’il faut considérer le sous-sol, l’épaisseur, le passé de cette île. Encore une fois, tu peux déposer des pavés, retrouver le sous-sol, l’amender et planter des arbres.

Une forme de réversibilité en somme même si on n’employait pas ce terme à l’époque. On ne l’utilisait pas, parce que ce n’était pas du tout l’idée initiale. Mais de fait, c’était réversible. Et puis petit à petit c’est devenu une espèce de règle, que les services ont fini par accepter.

Sylvain Grisot > On retrouve un espace public qui se constitue pour créer une trame stable sur laquelle peut se déployer un espace privé, qui viendra quand il devra ou pourra. Mais cet espace public est certes stable dans sa définition, mais extrêmement évolutif, réversible, souple. Il y a une forme d’ironie finalement. Parce qu’on pose quelque chose de fixe, de définitif dans sa forme et son dessin, mais dont la nature est d’être très souple et adaptable !

Patrick Henry > Oui ironique, j’aime bien cette idée. Paradoxal en tout cas, mais je pense que ça nous a un peu échappé. Ce qui est intéressant, c’est qu’on retrouve plusieurs registres. Nous sommes lauréats de la consultation fin 1999, il y a une année de mise au point du contrat et nous commençons les études en 2001. Le palais de justice est livré et la passerelle Schœlcher est ouverte au public. On nous commande les aménagements du quai François-Mitterrand et des ses abords. On réalise un avant-projet très classique, un dessin d’espace public, avec des matériaux usuels, des bordures et des pavés granit.

Dans nos discussions au sein de l’agence, on se rend compte qu’on ne va pas y arriver comme ça, qu’il y a un truc qui ne va pas, qu’on a les yeux rivés sur un dixième du territoire, et qu’en réalité, il faut toujours regarder la totalité du sujet. Avec Alexandre Chemetoff, on se met alors à revisiter nos propres projets. Enfin les siens, en l’occurrence, parce que moi je n’étais pas forcément à l’agence à l’époque de leur réalisation. On va donc retrouver des réalisations très rustiques, à Reims, à Rennes, en banlieue parisienne. Il y a dans ces projets quelque chose qui nous convient et qui correspond au contexte nantais, mais toujours avec l’idée de la maîtrise, avec l’idée que c’est un projet, que c’est un dessin. C’est finalement cette idée-là que nous avons abandonnée. C’est paradoxal : nous avons inventé un truc qui a un moment donné, nous a totalement dépassé mais qu’on a assumé, qu’on assume encore je crois. On n’avait pas forcément imaginé au moment où on le mettait en place que ce système permettrait autant de choses.

Sylvain Grisot > Oui, mais est-ce que ce n’est pas ça finalement l’urbanisme ?

Patrick Henry > C’est gérer l’imprévisible, bien sûr.

Sylvain Grisot > Ou créer les opportunités…

Patrick Henry > Il y a une autre question que je me pose, c’est pourquoi le projet de l’île de Nantes n’a finalement pas fait recette, au sens d’être reproductible ? Peut-être parce qu’il est né de circonstances, de hasards et de rencontres, au sens plein du terme, c’est-à-dire qu’il y avait beaucoup de détermination et aussi beaucoup d’adaptations aux circonstances, aux situations. Ce qui est reproductible c’est qu’il faut rester alerte par rapport à tout ça, agile comme tu le disais. Mais refaire du pavé 10 x 10 à Montluçon, ou à Chalon-sur-Saône, ce n’est plus la même histoire !

Sylvain Grisot > As-tu vu le pavé 10 x 10 intelligemment déployé ailleurs ?

Patrick Henry > Je l’ai vu utilisé sur l’île Bornéo à Amsterdam [zone portuaire réaménagée dans années 1990] par exemple. ça nous avait beaucoup inspiré. Sur ces anciens territoires industriels du port d’Amsterdam, on retrouve le pavé 10 x 10 mais aussi des matériaux industriels, comme la dalle en béton avec la cornière métallique. On l’avait testée devant la gare de l’État, puis on les a utilisées pour les promenades des bords de Loire. Tous ces matériaux à connotation industrielle, industrialisés dans leur processus de fabrication, ont effectivement été utilisés dans ces cas-là. Un peu pour les mêmes raisons d’ailleurs, sur des sols en sable, sur de grandes surfaces, avec une recherche de flexibilité des espaces. C’était des références très présentes à l’agence à l’époque.

Sylvain Grisot > Finalement le pavé 10 x 10 marque définitivement le territoire, cette époque-là du projet. Parce que, on y revient, il impose un dessin, il impose une rythmique, il impose beaucoup de choses finalement…

Patrick Henry > Bien sûr, il y avait presque l’idée, si on la pousse un petit peu de cette espèce de « truc » qui peut se déployer comme ça sans fin. Et qui en même temps bute sur les limites de l’île, sur la Loire.

Une anecdote m’a toujours frappé et je n’ai jamais réussi à comprendre : c’est le débat autour de l’École d’architecture. Quand les architectes Anne Lacaton et Jean-Philippe Vassal ont été désignés lauréats du concours de l’École d’architecture, ils ont proposé d’assurer la continuité des sols de la ville dans l’établissement. Intérieur, extérieur. Ils arrivent avec une idée plutôt préconçue qui considère que le sol de la ville, c’est l’enrobé. Par conséquent, ils décident de revêtir le sol du rez-de-chaussée avec de l’enrobé. Je n’ai jamais compris pourquoi ils n’ont pas mis en place du pavé 10 x 10. Cela aurait été plus fort, je crois. Les architectes tenaient absolument à l’idée de l’enrobé à l’intérieur de l’école comme un sol de la ville, mais au point de ne pas voir que le sol de la ville dans laquelle ils étaient en train d’intervenir, n’était pas de l’enrobé, mais le pavé 10 x 10 justement.

C’est une architecture qui n’est pas pas du tout indifférente à son contexte, mais le pavé 10 x 10 est tellement présent qu’il n’est pas au centre des discussions. Peut-être qu’un jour, tout le pavé 10 x 10 de l’île de Nantes sera remplacé sans que l’on ne s’en aperçoive. On aura alors sans doute perdu quelque chose.

Sylvain Grisot · Août 2018

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