Bruxelles. Je cherche juste la Gare du Nord, mais Google Maps finit par me perdre à essayer de me fourguer une trottinette électrique. Je veux juste marcher. Ici aussi, elles parsèment les trottoirs, même si elles sont sans doute moins nombreuses qu’à Paris à la grande époque.

Je finis par rentrer par une porte dérobée signalée par une immense enseigne lumineuse clignotante, si grande qu’elle en est illisible. Un accordéoniste monte la garde à l'entrée, mais c’est sans doute normal. Ouf, c'est bien ici la Gare du Nord, j’avais peur de rentrer dans un de ces cinémas spécialisés qui égayent ce genre de quartier. Elle m'a donné un point de rendez-vous précis mais un peu énigmatique « dans le hall en marbre, à côté du Quick ».

Impossible de vérifier la nature du revêtement de sol, mais l’odeur de friture et la couleur de la devanture sont sans ambiguïté. Je me signale donc par un sms pas des mieux tournés : « J’y suis, pantalon moutarde », et au bout de quelques longues minutes, elle arrive.

Marie-Anaïs, designer chez Vraiment Vraiment (c'est vraiment le nom de cette agence de design), me reçoit dans leurs nouveaux locaux. Enfin des locaux tout vieux justement : un immense étage de bureaux abandonné, glissé entre la gare qui s'étale en-dessous et des bureaux institutionnels audacieusement rajoutés par-dessus tout ça. Une sorte de tranche de salami anémique fourrée au milieu d'un sandwich de pain de mie. Un sandwich SNCF en somme. SNCB pardon.

Un couloir sans fin (normal il tourne en rond autour d’un patio) distribue des séries de bureaux vides et poussiéreux, visiblement abandonnés depuis des mois. Et puis apparaissent le long des murs des cartons de déménagement siglés d'un code secret « 51N4E », et puis des morceaux de cloisons abattus libèrent de grands volumes lumineux dans ce monde de couloirs gris, et puis des affiches géantes de paysages brumeux apparaissent aux murs, et puis une plante verte, une tasse de café fumante sur une petite table. Et puis, et puis...

Et puis des gens. Plein. Des gens qui travaillent là. Qui travaillent là pour un temps, mais pour un temps seulement.

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Tout a commencé il y a deux ans environ à quelques dizaines de mètres de là, dans ces immenses buildings gris en plein travaux que l'on voit par la fenêtre : le World Trade Center (de Bruxelles). Un fagot de tours de bureaux qui vivent mal leurs cinquante ans, emblématiques du « plan Manhattan » qui a radicalement changé le visage de ce quartier à la fin des années 1960. Il fallait voir grand à l'époque, pour offrir enfin à la ville un quartier d'affaires digne de ce nom : des dizaines de tours de bureaux alignées le long de spacieuses autoroutes urbaines, avec des cheminements piétons perchés sur des dalles à 13 mètres... 3000 familles ont été alors prestement expropriées pour dégager la cinquantaine d'hectares nécessaires.

Trois des tours du WTC sont construites avant que la crise économique ne vienne mettre un terme à cette folie des grandeurs à la fin des années 1970. La quatrième en fera les frais. Les plans des autoroutes urbaines qui devaient placer le quartier à l'épicentre d'un modeste réseau reliant Londres à Istanbul, et Amsterdam à Paris en passant au travers de la Gare sont finalement mis au placard. Au moins ça.

Le « plan Manhattan »

Ce vaste projet mené par la promotion privée est sans doute mal né. Il est resté aux marges des dynamiques du quartier européen, mais aussi des stratégies urbaines et des politiques publiques. Quand dans cinquante ans après leur construction, les premières tours commenceront à se vider faute de nouveaux preneurs pour ces immenses plateaux tertiaires obsolètes, c'est à nouveau le secteur privé qui prendra l'initiative de tenter d’inverser la tendance. Les propriétaires s'allient au sein d'une coalition nommée Up4North, avec pour ambition de recréer une nouvelle dynamique pour un Quartier Nord qui en a bien besoin, en y associant progressivement citoyens et acteurs publics, jusqu’alors absents.

Il faut dire que la gouvernance locale n'a rien à voir avec le millefeuille institutionnel à la française (déjà savoureux), les choses semblent tellement chaotiques qu’on pourrait sans doute plutôt parler de pudding administratif. Mais cette désorganisation laisse aussi de nombreux interstices pour les prises d’initiatives et l'expérimentation. C'est bien ce qui est en train de se passer ici.

Cet article est un extrait du Manifeste pour un urbanisme circulaire , un ouvrage que vous pouvez commander directement ici.

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Les designers de Vraiment Vraiment et les architectes de 51N4E (les cartons dans le couloir sont donc à eux) sont mobilisés dans la démarche par la coalition d’Up4North, avec quelques autres complices. Une série d'ateliers est organisée pour réfléchir à l'avenir du quartier, associant les habitants, employés, commerçants, les trois communes concernées, la région-capitale, la SNCB, la STIB.... Bref tout le monde. Parmi les nombreux axes de travail qui émergent, le besoin d'amener de nouveaux usages dans le quartier est essentiel : il ne vit que de 9 à 17h, par la fréquentation des employés des grandes organisations.

C'est là que les regards se tournent vers la tour 1 du WTC. Construite en 1972, elle est vide et le restera pour encore deux ans en attendant de lourds travaux de réhabilitation dont les contours sont encore imprécis. L'occupation temporaire d'étages de la tour et de son socle doit permettre d'accueillir de nouveaux acteurs et de tester de nouveaux usages dans le quartier. Le lieu se donne un nom, le Lab North, et un appel à candidatures permet de mobiliser une cinquantaine d'organisations sur des critères très ouverts de diversité des usages et d'envie partagée de participer à une aventure collective. Et la diversité est au rendez-vous comme l’explique Marie-Anaïs :

Il y avait pas mal d'associations, notamment le Service Volontaire International, l'association d'aide au logement, celle d'aide aux réfugiés aussi. Il y avait une radio qui faisait des émissions avec des jeunes, un studio de production de documentaires, un autre qui faisait des court-métrages, un artiste aussi qui diffusait ses films dans des festivals à l'étranger, le studio de projet d'une école d'architecture, il y avait un prof de yoga qui nous a fait des cours pendant des mois et c'était génial, pas mal d'archis et d'urbas, une dame qui fabriquait des lampes, un restaurant, des filles qui changeaient de métier tous les mois, une autre qui faisait du montage son. C'était vraiment hyper varié.

Alors qu'ils avaient l'habitude d'accueillir le personnel uniforme de grandes organisations, un puis deux, et finalement huit de ces immenses étages de 1400 m2 se retrouvent occupés par une myriade d'organisations. Les cloisons tombent à certains endroits, se déplacent ailleurs, pour faire la place à ces nouveaux usages. Car il y a de la place, beaucoup de place :

L'occupation temporaire permet aussi d'avoir beaucoup de surface pour chacun. Cela crée une vraie qualité pour les espaces de travail : les bureaux sont très grands et tu as des espaces communs gigantesques. On a de la place pour soi et pour son voisin sans se gêner, même s’il ne fait pas du tout le même métier, tout en gardant plein de possibilités de se rencontrer.

L'occupation temporaire est ici à l'opposé du modèle ultra dense des espaces de coworking à la mode : elle recherche une masse critique d’usages, mais sans maximiser l’occupation des surfaces et en multipliant les espaces communs. Pour l’utilisateur, c’est renoncer à des prestations de luxe contre un prix réduit, l'espace pour soi et pour être ensemble. La dalle au pied de la tour qui domine le quartier est, elle aussi, investie pour tester du mobilier, créer un potager, accueillir des évènements…

Mais si l'occupation est temporaire, c'est que par définition elle doit s'arrêter un jour, pour permettre au WTC de se refaire une beauté. Que vont devenir les tours ? Il y a initialement une forme de consensus sur le fait que, devenue obsolètes, elles ont vocation à disparaître. Peu discutée, l'option de la « tabula rasa » s'impose même comme une évidence dans le cahier des charges du concours d'architecture lancé par le propriétaire des lieux. Pourtant, une question fondamentale mérite d'être posée, comme le rappelle astucieusement le Maître Architecte de Bruxelles :

Darling, you got to let me know
Should I stay or should I go?

The Clash, 1979

Certains reviennent donc aux sources du raisonnement sur le futur des lieux : faut-il oublier les tours et leurs cinq décennies de présence dans le paysage Bruxellois, pour tout recommencer à zéro ? L'équipe de 51N4E est déjà dans les murs et décide après quelques hésitations de répondre au concours en s'associant aux architectes de Jasper-Eyers et de l’AUC. L'occupation des lieux leur a permis de comprendre les qualités fondamentales du bâtiment, occultées par l'image datée de ces grands plateaux très cloisonnés aux plafonds bas. Ils repoussent l’option de la table rase et proposent de conserver les noyaux structurels principaux, mais de recréer les volumes actuels des tours (leur réhabilitation n'étant finalement pas possible techniquement) et même de leur adjoindre de nouveaux volumes.

Source 51N4E

L’usage a démontré la plasticité de la trame bâtie existante, mais aussi la capacité à multiplier les occupants sur un même plateau, il n’est donc plus question de supprimer ces tours, mais au contraire de les intégrer dans un ensemble plus vaste qui propose notamment des niveaux en double hauteur, propices à des programmes très variés. Ces quelques mois passés dans les murs en compagnie de dizaines d'occupants aux usages les plus divers ont démontré le potentiel des lieux pour une mixité radicale, avec l'idée d'associer des logements aux espaces de bureaux, mais aussi d'autres usages (hôtel, commerce, sport...) pour faire vivre les lieux en continu.

Autre leçon tirée de l'occupation temporaire : le socle très opaque et ses circulations illisibles ont démontré leur faculté de couper les tours de toute la vie locale. Le socle a donc vocation à s'effacer pour laisser place à des façades largement ouvertes sur la rue, qui rétablissent une vraie relation à la ville.

Le pari est audacieux, mais l'équipe est finalement désignée pour mener à bien le projet de réhabilitation qui prolonge la vie d'une partie de l'existant, recrée à neuf une partie de ces volumes qui ont démontré par l'usage leur pertinence et réinvente globalement cet immense ensemble bâti de plus de 100 000 m2.

La pratique des lieux a permis non seulement de pousser la logique de réemploi de l’existant, de proposer un bâtiment qui mélange les usages et les usagers en son sein, mais qui saura aussi à l'avenir évoluer en fonction des besoins par la flexibilité des surfaces et la multiplication des circulations. Ces tours monofonctionnelles et rigides vont se transformer en un bâtiment au futur ouvert, « designé pour changer ». Les difficultés de la transformation de l'existant permettent donc aussi d'apprendre à designer un neuf plus évolutif.

Dieter Leyssen, un des architectes de 51N4E, revient sur cette expérience pour en tirer des leçons plus générales : à quelles conditions une occupation temporaire peut-elle influer sur le processus de transformation d'un lieu ? Car ce type d’occupation peut se limiter à permettre d’attendre pendant une période peu porteuse économiquement, pour « Garder tièdes les lieux vides, tant que le capital est froid ». Ou encore servir à attirer l'attention sur les lieux, pour créer une adresse et un marché potentiel, sans pour autant impacter son futur.

Mais l'occupation temporaire peut aussi être autre chose qu'une parenthèse de la vie d'un lieu, et influer considérablement sur son avenir. Ce temps peut permettre de tester la pertinence de programmes incertains, la fiabilité d'acteurs méconnus ou la viabilité de nouveaux montages économiques. La pratique quotidienne des lieux par 51N4E a enrichi leur approche de design d'une connaissance très fine de l'existant et de ses qualités cachées, poussant très loin logiques de réemploi et de réinvention de l'existant, en écartant de la tentation facile de la tabula rasa.

Parmi les conditions qui permettent qu’une occupation temporaire influence réellement le processus de design, Dieter Leyssen identifie quelques éléments clés :

  • l'intégration de la question des usages dans le processus de design ;
  • une relation symbiotique entre les acteurs, permettant de lier les occupants au quotidien avec les architectes et décideurs en charge de dessiner le futur des lieux ;
  • une masse critique d'usages mais aussi le temps nécessaire pour qu'ils se déploient.

Il s'est sans doute passé quelque chose de singulier dans les étages de cette tour, au croisement de bureaux studieux, d'une cuisine improvisée avec vue panoramique sur la ville et de quelques soirées mémorables dont tous les détails ne m’ont pas été divulgués. Une forme de pas de côté par rapport à des occupations temporaires centrées sur leur seul présent et qui négligent le futur des lieux après elles, ou à des processus de conception plus classiques oublieux des subtilités de l'existant et des usages.

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Le projet qui en résulte est un projet massif de transformation de l'existant. Si les fondamentaux structurels et l'empreinte des volumes actuels sont conservés, beaucoup de matière va être manipulée pour redonner quelques décennies de vie à ces tours du siècle précédent. Pour Stephan Kampelmann, économiste titulaire de la chaire d’économie circulaire et métabolisme urbain à l'Université Libre de Bruxelles, le Quartier Nord est un des hot-spots d'économie circulaire du territoire auquel il faut porter une attention toute particulière. C’est à la fois un espace (le quartier) et un temps (sa mutation) où il est essentiel d'engager des démarches d'économie circulaire concrètes, qui permettent aussi de structurer une vision sur un territoire plus large des flux qui entrent et sortent de la ville (le métabolisme urbain). C’est la posture d’un chercheur qui utilise au mieux la singularité de sa position pour influer sur le réel :

Nous faisons de la recherche-action. L'esprit de la chaire est bien d'accompagner les acteurs urbains dans ce qu’ils font concrètement. À la fois pour les assister dans leurs projets, objectiver les choses par une approche scientifique, mais aussi parfois pour dire quand cela ne va pas. C'est une liberté universitaire que les consultants n'ont pas.

La transformation du WTC passe par le réemploi massif d’éléments déconstruits, beaucoup plus vertueux qu'un recyclage classique des matériaux. Un parti-pris né de questions telles que : Que vont devenir ces fameux lustres dont tout le monde parle avec nostalgie ? Est-ce que les vitrages pourraient trouver une seconde vie en équipant des serres dans la région ?

C’est la coopérative Rotor qui a la charge repérer, démonter, emballer et distribuer tout ce qui peut l’être dans les deux tours à la veille de leur grande transformation. Poignées de porte, carreaux en marbre de Carrare, éviers, luminaires, matériels techniques… La coopérative a développé depuis plus de quinze ans une expertise très concrète. Elle est impliquée dans des projets de déconstruction ou de réhabilitation lourde pour récupérer les matériaux et éviter leur mise au rebut, et entretient des relations étroites avec des architectes et des acteurs de la construction qui réutilisent ensuite ces éléments récupérés pour leurs projets. C’est une filière complète de réemploi qui se met en place, avec des sites de nettoyage et la préparation des matériaux récupérés jusqu’à des points de distribution dédiés à leur trouver une seconde vie. La boutique de Rotor est installée – comme il se doit – dans un ancien site industriel niché au pied d'une immense barre de logements qui aurait bien besoin d'un petit coup de neuf. Le lieu est frustrant pour un bricoleur qui entend voyager léger : des cartons pleins de luminaires dépareillés, des salles remplies d'éviers, des étagères de portes et fenêtres, des carreaux par milliers, de l'outillage...

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Mais revenons avec Marie-Anaïs. L'occupation temporaire du WTC s’est achevée comme prévu fin 2019, et l'équipe suit désormais le chantier de transformation de leurs anciens locaux depuis la fenêtre de leurs nouveaux bureaux. Car ils sont bien sûr encore dans le quartier :

Depuis le début, c'est sur l'ensemble du Quartier Nord que l'on travaille. Les espaces du WTC étaient des espaces qui nous ont été prêtés pour prototyper les usages futurs du quartier dans son ensemble. On aurait pu y rester 10 ans, tout le monde était très triste de partir, mais la libération de la tour n'était pas la fin du projet, juste celle d'une occupation temporaire. C'est désormais d'ici que l'on continue nos démarches de prototypage, avec une nouvelle occupation temporaire.

Ici, c'est donc cet étage de bureau posé au-dessus de la Gare du Nord. Quelques milliers de mètres carrés vides depuis trop longtemps mais promis à une mise à neuf d'ici deux ans. Une fois encore le projet futur n’est pas calé, et la déconstruction envisagée. Pourtant déjà les petites transformations réalisées par les occupants pour s'approprier les lieux révèlent quelques qualités cachées à ces bureaux d’un autre temps...

Pour les designers de Vraiment Vraiment, l'occupation temporaire n'est donc pas une fin en soi mais un outil du projet urbain, une façon de passer par les usages concrets pour dessiner un futur. De faire « Vraiment » tout simplement. Sans doute le meilleur moyen de démontrer les potentiels d'un lieu, de créer de l'attachement, de fédérer les énergies et de rendre possible des usages inexplorés.

Ils déploient désormais cette approche dans des contextes très différents. L’appel à candidatures pour l’occupation temporaire d’un hangar de 4000 m2 à Anderlecht au bord du canal vient de sortir. Sont attendues des activités productives qui devront apprendre à partager les lieux et activer la vie sociale du quartier : artisanat, associations, production, logistique, start-ups... L’occasion de mieux comprendre les potentiels des lieux avant de les transformer, mais aussi d’essaimer dans ce quartier qui se cherche, lui aussi, un avenir.

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En sortant, je pousse une série portes vitrées, me glisse dans des ascenseurs et descends quelques escalators pour enfin me retrouver dehors, mais je ne sais où. Encore une de ces dalles trop hautes pour servir à quelque chose, mais trop basse pour offrir de vraies vues. Un passage se découvre latéralement, encore quelques marches, un sentier incertain et je débouche sur l’entrée qui se veut principale de la Gare du Nord. Les tours du World Trade Center bouchent l’horizon, flanquées de ces grues de chantier qui patiemment les déshabillent.

Dominant la ville du haut de la première tour, d’immenses lettres sur fond rouge installée lors d’une exposition temporaire, rappellent comme une évidence : « The future is here »

Sylvain Grisot / dixit.net / 2020

Pour aller plus loin :