Difficile de se représenter l'ensemble des flux qui entrent et sortent de la ville, mais il est pourtant essentiel de comprendre le fonctionnement de la ville pour en réduire réellement les impacts. Entretien avec Jean-Baptiste Bahers, chercheur au CNRS, qui travaille actuellement sur le métabolisme urbain face aux injonctions de l'économie circulaire.

Sylvain Grisot > Qu'appelle-t-on le métabolisme urbain ?

Jean-Baptiste Bahers > Il s'agit de l'ensemble des ressources, des flux, que ce soit des matières ou des énergies, qui sont nécessaires au fonctionnement d'un territoire. C'est une vision souvent quantitative qui consiste à suivre ce qui rentre sur un territoire, ce qui y est stocké, mais aussi ce qui en sort, en termes de marchandises ou d'émissions. Cela permet de faire des bilans de masse et de comprendre les déséquilibres qu'il y a dans les filières de matériaux. Il y a aussi un axe de gouvernance et de jeux d'acteurs : qu'est-ce que cela produit comme vulnérabilité, comme dysfonctionnements sociaux…

Sylvain Grisot > Restons d'abord sur l'axe quantitatif. Quelle est la nature de ce qui fait fonctionner la ville ? Quels sont les ordres de grandeur ?

Jean-Baptiste Bahers > Par exemple, à Rennes et au Mans, on a une consommation apparente de matière d'à peu près 11-12 tonnes par habitant par an, ce qui est la moyenne en France. Ces tonnes sont composées de quatre grands flux. Le plus important ce sont les matériaux de construction pour faire des routes, des logements, des infrastructures... Ensuite, il y a la biomasse pour nourrir les habitants ou les élevages, qui représente environ 3 tonnes par an, on ne s'imagine pas manger 3 000 kilos. Ensuite, il y a les produits manufacturés et les combustibles fossiles. On ne comptabilise pas l'eau, qui est un flux tellement important qu'il écraserait les autres. Si on commence à compter l'eau, il faut compter celle qui est consommée, mais aussi l'eau nécessaire pour la production de produits alimentaires, en quantité quarante fois supérieure à celle qui l'on consomme directement. On ne compte pas non plus l'électricité en tant que telle parce que ce n'est pas une masse qui rentre dans un territoire.

Sylvain Grisot > Nous avons donc 12 tonnes qui rentrent par habitant dans une métropole française. Mais qu'est-ce qui sort ?

Jean-Baptiste Bahers > La ville émet énormément, entre 5 et 7 tonnes par habitant selon la structure de l'activité économique, et le CO2 est majoritaire. Ensuite, ce sont tous les autres types de déchets : ménagers, d'entreprise, du BTP, de l'agriculture... Les politiques publiques se sont focalisées sur les déchets ménagers et le tri, qui concernent environ 500kg par habitant par an, alors que pour les déchets d'entreprises, c'est plutôt 600kg. Et les déchets du BTP, 1600 kg.

Sylvain Grisot > Pour revenir sur la fabrique de la ville, j'ai cru comprendre qu'une importante partie des déchets était liée à la terre, liée à l'aménagement. C'est évidemment massif avec des projets type Grand Paris Expresse ou le métro de Rennes.

Jean-Baptiste Bahers > Oui c'est important. Mais parfois ce n'est pas exporté mais traité sur place, cela n'apparaît donc pas dans les études de métabolisme urbain. On retrouve les terres excavées dans ce qu'on appelle l'extraction non utilisée. Ces données sont plus difficiles à avoir, car ce n'est pas tout le temps recensé économiquement : on ne compte que ce qui va créer, coûter ou avoir de la valeur.

Sylvain Grisot > Tu pointes les faiblesses des données. Mais peut-on avoir un tableau de bord de la ville pour suivre des indicateurs ou est-ce qu'on est encore loin d'une connaissance scientifique suffisante ?

Jean-Baptiste Bahers > Non, on a de bonnes idées. Il y a de plus en plus d'études, nous avons des éléments de comparaison. Le but est plutôt d'avoir une image globale que des indicateurs ultra-précis. Mais le périmètre est un peu compliqué pour s'approprier ce type de méthode. Il y a plein de choses, et c'est normal, qui échappent aux compétences des villes. Si on parle de déchets urbains, les collectivités se vantent de garder leurs déchets sur leur territoire. Avec les études de métabolisme urbain, cela montre exactement le contraire : même s’il y a un premier traitement en local, après cela devient hors compétence.

Sylvain Grisot > Dans les territoires que tu as analysés, y a-t-il des spécificités locales ?

Jean-Baptiste Bahers > Il y a des spécificités liées au contexte géographique qui sont importantes. Par exemple, Nantes bénéficie d'un grand port industriel à proximité. Il y a donc des échanges importants. Le périmètre que l'on va choisir d'étudier compte. Pour Rennes et Le Mans, on s'est rendu compte qu'elles faisaient un peu office de hub au niveau des territoires ruraux et des départements.

Sylvain Grisot > Cela arrive dans la métropole avant de rebondir dans l'arrière pays.

Jean-Baptiste Bahers > C'est ça, il y a des effets logistiques importants. Et ce ne seront pas les mêmes flux que dans des bassins industriels comme Lyon. Les 12 tonnes que l'on évoquait sont celles qui sont consommées directement par l'habitant. Par contre, il y a à peu près 30-40 tonnes par habitant qui rentrent dans la ville. Après, il n'y a pas de différences à l'échelle de la France métropolitaine sur les comportements de consommation. Mais pour avoir fait le même travail sur l'île d'Anjouan, il y a là de vrais écarts : un Anjouanais consomme neuf fois moins qu'un Français et la nature des déchets est extrêmement différente. Cependant, si on regarde plus finement en France, on peut voir qu'un territoire très dense en termes de population va avoir un métabolisme très différent qu'un territoire peu dense. Qui dit densité de population, dit territoire de consommation, avec beaucoup de déchets résiduels. Qui dit territoire moins dense dit territoire d'approvisionnement ou de réception des rejets : les champs agricoles, mais aussi les décharges.

Sylvain Grisot > On en revient au problème du périmètre pertinent. On parle d'ailleurs beaucoup des distances, des cycles courts... Quelle est la proportion de dépendance à l'ultra distant et à celle de moins de 100km d'une métropole ?

Jean-Baptiste Bahers > Cela dépend des flux. Il y a des autonomies ou des autosuffisances à l'échelle de grands départements ou de régions, notamment pour les matériaux de construction ou la biomasse. À Rennes ou au Mans, on peut trouver pour 80% des matériaux, sable ou pierre, à proximité. Mais 10% viennent de loin, comme le granit chinois. On le voit aussi avec les produits manufacturés, les combustibles fossiles ou les produits chimiques. Il n'y a aucune autonomie.

Sylvain Grisot > Un point qui m'intéresse est la consommation du foncier, la place que prend la ville. Il y a deux processus possibles : construire sur du foncier, agricole essentiellement, donc participer à l'étalement urbain ou renouveler, ce qui passe souvent par déconstruire, puis reconstruire. Un de ces processus consomme du sol. Est-ce que le foncier est un élément qui est évalué dans le travail sur le métabolisme urbain ?

Jean-Baptiste Bahers > Peu. On essaie par contre de faire le lien entre étalement urbain et consommation de matériaux de construction : est-ce que c'est lié, est-ce qu'il y a des écarts selon les territoires, etc. Évidemment, on se rend compte que l'étalement consomme beaucoup de matériaux. Mais il y a aussi des territoires très denses qui passent leur temps à démolir qui en consomment aussi beaucoup, mais ce n'est pas systématique. Par contre la démolition est ce qu'il y a de pire en métabolisme urbain, car cela génère des entrées et des sorties énormes, très visibles. Il ne faudrait pas déconstruire, mais refaire l'existant, l'adapter. Pour les territoires périurbains, moins denses, c'est plus compliqué de minimiser la consommation de matériaux quand on construit du neuf.

Sylvain Grisot > On a beaucoup parlé quantification, mais évoquons les questions de gouvernance sur lesquelles tu travailles beaucoup.

Jean-Baptiste Bahers > Oui, le concept de l'économie circulaire est omniprésent chez les opérateurs publics, privés, associatifs. Mais chacun se l'approprie un peu à sa façon. Il y a 114 définitions différentes de l'économie circulaire dans la littérature scientifique. Pour beaucoup, économie circulaire est synonyme de recyclage des déchets. On passe alors évidemment à côté de plein de choses et c'est vraiment dommage. Il faut intégrer aux politiques publiques les questions de réduction des consommations, d'écoconception des produits, de meilleures synergies entre les territoires notamment.

Sylvain Grisot > Il y a une définition opérante de l'économie circulaire pour toi, qui ne serait pas qu'une liste de courses de choses à faire ?

Jean-Baptiste Bahers > Le travail de Dominique Bourg est très intéressant, c'est lui qui a poussé ce concept politiquement. Il a publié un article intitulé "Vers une authentique économie circulaire" qui montre bien la différence entre sa définition et le capitalisme vert. Pour lui, il y a trois niveaux. D'abord, optimiser les filières et les processus. Ensuite, trouver une gestion plus équilibrée des ressources. Enfin, il faut changer les comportements par rapport à la consommation et à la production. S’il ne parle jamais de décroissance, mais plutôt de sobriété, il n'est pas dans le paradigme de consommer mieux, mais bien de consommer moins.

Sylvain Grisot > Qu'est-ce que n'ont pas su apporter les politiques publiques ?

Jean-Baptiste Bahers > Sur le BTP par exemple, on n'est pas encore en train de se dire qu'il faudrait consommer moins de matériaux. Cela ne coûte vraiment pas cher de les enfouir dans la décharge. Cela dit, le Grand Paris va produire énormément de déchets BTP. Cela devient une vraie question, tout simplement parce qu'ils ne savent pas quoi en faire.

Sylvain Grisot > Qu'on appelle ça de l'économie circulaire ou pas, quels seraient les impacts positifs sur la ville ? Que faudrait-il faire et que faudrait-il arrêter ?

Jean-Baptiste Bahers > Arrêter le ciment et le parpaing. Cela a un impact très important en termes de consommation d'eau. Les filières de terre crue pourraient régler pas mal de soucis. C'est un gros flux d'entrée de matériaux qui n'est pas compensé, qui va directement à l'enfouissement. Le déchet qu'est la terre pourrait redevenir un matériau de construction. Il faut aussi chercher à éviter la déconstruction. Choisir des opérations indispensables qui nécessitent de consommer et se passer des autres. Mais c'est une stratégie difficilement audible.

Pour aller plus loin :

  • Jean-Baptiste Bahers et Giulia Giacchè, Échelles territoriales et politiques du métabolisme urbain : la structuration des filières de biodéchets et l’intégration de l’agriculture urbaine à Rennes, https://journals.openedition.org/vertigo/21609
  • Jean-Baptiste Bahers, Sabine Barles, and Mathieu Durand, Urban Metabolism of Intermediate Cities. The Material Flow Analysis, Hinterlands and the Logistics-Hub Function of Rennes and Le Mans (France), journal of industrial Ecology, 2018
  • Podcast Circular Metabolism #7 - La territorialisation de l'Économie Circulaire, entretien avec JB Bahers, https://circularmetabolism.com/output/15

Photo d'illustration par Jean-Baptiste Bahers, Mutsamudu, Comores.

dixit.net / Janvier 2020