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Echange avec Pierre Ledoux (Vendredi architecture et urbanisme) autour de l’opération du Guérandais à Saint Nazaire. Au-delà de la transformation singulière d’un bâtiment (un hôtel qui mute en ensemble de logements atypiques et gagne deux étages), il nous explique les particularités du processus de conception lié à l’intervention sur l’existant.

(couverture : Raphaël Beuchot et Vendredi)


Sylvain Grisot > J’avais un titre en tête : "Grimper sur le toit". Un de mes sujets d'intérêt est la transformation de l'espace urbain existant, que ce soit le sol ou le bâti, pour intensifier ou créer des usages. L’image de votre projet du Guérandais est particulièrement frappante sur ce thème, avec ces maisons posées sur un toit, qui viennent casser un alignement de toitures extrêmement net.

Mais au fait, avant d'en parler, pourquoi Vendredi architectes ?

Pierre Ledoux > Celle-là je ne m’y attendais pas ! Plusieurs raisons en fait. D'abord nous avons commencé à travailler ensemble alors que nous étions encore salariés dans différentes agences, le vendredi notamment. Pour certains c’était un effet collatéral de la crise de 2008, pour d’autres un choix. Et puis le vendredi ça évoque aussi un imaginaire, du week-end, du temps libre... Il y a aussi le côté exotique de "Vendredi ou la vie sauvage / Vendredi ou les limbes du pacifique", essayer de s’extraire des pratiques habituelles pour envisager d’autres façons de faire. C’est un bouquin qu’on aime bien.

Sylvain Grisot > Une référence qui se croise assez bien avec le contexte de votre projet du Guérandais. Une cabane sur le toit, le bord de mer…

Pierre Ledoux > Oui, on aime bien valoriser ce côté-là. Sur le dessin, la mer est en fait un peu plus haute que l’horizon réel. En réalité on ne la verrait pas sur cette image, mais on s’est permis de rehausser l’horizon pour avoir un récit plus de l’ordre de la fiction. Un peu comme le serait le roman.


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Sylvain Grisot > Alors, le Guérandais, c’était quoi avant ?

Pierre Ledoux > Avant le projet, il y avait deux choses. Le bâtiment d'abord, un ancien hôtel qui s’appelait le Guérandais qui servait notamment à héberger des ouvriers pour des durées assez longues, qui a fermé il y a quelques années. On en retrouve plusieurs de ce type dans le centre-ville.

Et puis il y a aussi le contexte plus général du centre-ville de Saint Nazaire. Un centre-ville très homogène, puisque les deux tiers des immeubles sont de l’habitat collectif en copropriété construit pendant la reconstruction entre 1949 et 1960. Mais petit à petit la diversité de la population s’est réduite au profit de personnes âgées, de jeunes actifs ou de personnes vivants seules. Les familles ont quitté le centre.

Photo : François Dantard

Photo : François Dantard

Sylvain Grisot > Un centre-ville qui est aussi très homogène d'un point de vue constructif ?

Pierre Ledoux > Oui, à l'époque la structure bâtie a été réalisée très rapidement, cela a permis de reloger le plus grand nombre. Mais on est aussi sur un mode de reconstruction très économique, différent de ce qui a été réalisé par exemple à Lorient où l'architecture laisse voir la structure. Ici pas de poteaux-poutres, on est sur un mode constructif traditionnel avec beaucoup de murs porteurs, donc beaucoup moins souple.

Pour les planchers, on est aussi sur un système économique de poutrelles hourdis plus chape. Ils sont assez fins et au niveau acoustique c’est catastrophique. L’acoustique c’est la première source de nuisances des habitants de ce type d’habitat, c'est donc un problème important sur lequel on a beaucoup travaillé. Pour rendre attractif ce patrimoine, il faut qu’il devienne vraiment confortable.

Sylvain Grisot > Car l'objectif était bien de créer des logements suffisamment attractifs pour offrir des alternatives à l'habitat périurbain ?

Pierre Ledoux > C’est ça. On fait le constat que les jeunes ménages et les familles privilégient l'habitat périurbain pour la maison, le jardin, l’espace... Mais c’est au détriment du centre-ville. La Collectivité essaie donc d’inverser la tendance en remettant sur le marché une offre d’habitat compatible avec les modes de vie actuels et dans un cadre économique attractif. Car on est sur des prix de vente tout-à-fait standards par rapport au marché.

Sylvain Grisot > On est pourtant sur des prestations de qualité, vu de l'extérieur comme de l'intérieur. Quelle était la commande initiale ?

Pierre Ledoux > La CARENE puis la SONADEV, maître d'ouvrage, est passé par un appel d’offre en 2015, que ne comportait pas de programme. L’idée c’était de réfléchir au devenir de l’immeuble, pour valoriser ce patrimoine et le rendre attractif, faire revenir du monde avec une certaine mixité dans le centre-ville. On sait qu'il faut rénover bien sûr, mais le niveau d'intervention n'est pas défini. On a défendu l’idée de tout tester : une rénovation du volume existant, un réaménagement des combles qui le permette, mais aussi une surélévation puisqu'on n'est initialement qu'en R+2.

Sylvain Grisot > La troisième hypothèse était donc de grimper sur le toit.

Pierre Ledoux > Voilà, grimper sur le toit avec davantage d’interventions pour davantage de logements, et des configurations de logements atypiques. Au moment de l’appel d’offres, on avait un budget d’opération qui ne permettait de faire que la rénovation du volume existant, mais on s'est permis d'explorer d'autres pistes.

Sylvain Grisot > Et le R+2 finit donc à + 4… Au-delà de monter sur le toit, il y a aussi une organisation intérieure particulière, et même particulièrement intéressante.

Pierre Ledoux > Quel que soit le niveau d'intervention, on a essayé de défendre des variantes pour montrer qu’il était possible de faire à la fois des logements classiques, mais aussi d’aller plus loin et d’envisager des formes d’habitats plus complexes, variées, atypiques. On voulait montrer que même ce type d’habitat assez figé dans sa structure peut proposer des logements différents. L'objectif était d’avoir une offre diversifiée qui puisse attirer une nouvelle population. On a donc proposé cinq duplex en s’inspirant de l’habitat individuel avec des prolongements extérieurs généreux et pour tous les logements. Même le T1 a son balcon.

Illustration : Vendredi

On est donc en R+4, mais en termes de niveau d’accès aux logements, on reste en R+3, ce qui limite aussi les contraintes liées à la réglementation incendie, même si le PLU nous aurait permis d'aller jusqu'au R+5.

Sylvain Grisot > Mais au-delà de ce bâtiment, l'objectif était bien de créer un précédent ? D’amorcer un processus dans le centre ?

Pierre Ledoux > Oui en effet, l'opération devait être exemplaire et reproductible ailleurs dans le centre-ville. L'initiative publique souhaitait lancer une dynamique auprès des copropriétés privées en démontrant que c'était possible. Le choix d'une surélévation vient aussi de là. Ce n’est pas que pour le côté attractif et renouvelé du patrimoine : ça ajoute de la surface supplémentaire qui peut permettre à une copropriété de financer les travaux de rénovation de l’existant.

Sylvain Grisot > Pourquoi ce choix de l’ossature bois pour l’extension ?

Pierre Ledoux > L’ossature bois était une évidence pour nous. On n’aurait sans doute pas pu travailler en maçonnerie par rapport aux surcharges et aux contraintes sismiques. On aurait peut-être pu réfléchir au métal, mais on préfère travailler avec des matériaux biosourcés, renouvelables, et on a aussi plus d’entreprises capables de travailler en bois. C’est donc une structure légère adaptée au bâtiment existant, qui nous a permis d'atteindre quasiment les 30% de surface en plus permis par la réglementation sismique sans reprendre toute la réflexion structurelle.

Sylvain Grisot > Pour aborder le processus de conception, c'est une exercice particulier pour un architecte que de travailler l'existant ?

Pierre Ledoux > Oui bien sûr, c’est un mode d’exercice particulier, mais ça nous plait beaucoup. Cela demande d’aller très vite sur la technique, mais aussi d'assumer la contrainte comme un cadre dans lequel on peut quand même avoir une réflexion architecturale aussi intéressante que dans le neuf. On dit souvent que la contrainte est créative, mais là c’était vraiment le cas.

Sylvain Grisot > À condition de vraiment s’approprier cette contrainte-là dès le début c’est-à-dire de rentrer dans le dur de la technique et d'être en capacité de la maîtriser. Ici la technique et la mise en œuvre ne sont pas la conclusion d’un processus programmatique et créatif, c’est un préalable, ça en fait partie.

Pierre Ledoux > Voilà, ça en fait partie, ça accompagne le projet du début jusqu’à la fin, jusqu’aux adaptations du projet nécessaires sur chantier. Des surprises, on en a plus que dans le neuf c'est certain, mais c’est très stimulant de composer au fur et à mesure avec cette donnée qu'est l'existant, avec l'histoire.

On a notamment essayé de proposer une esthétique et une architecture qui s’inspire de ces années 50, époque de la reconstruction et de l’hôtel. C’était un des thèmes qu’on avait en tête pendant la rénovation, que l'on retrouve par exemple sur la colorimétrie des espaces communs. On a même conservé un miroir qui était dans le bar de l’hôtel, qui est maintenant dans le hall de l’immeuble, mais on aurait forcément aimé aller plus loin dans le réemploi des matériaux.

Photo : François Dantard

Sylvain Grisot > Partir du “déjà-là” c’est donc accepter l'existant qui impose des contraintes technique et programmatique. On ne peut donc pas partir d'un programme pour faire de l'architecture, mais on doit penser “forme et programme” en même temps ?

Pierre Ledoux > C'est justement ça qui nous a beaucoup plu dans la possibilité de faire une première phase de faisabilité exploratoire en début de projet. On n’avait pas de programme fixé par la maîtrise d’ouvrage, c’était donc assez libre et ils nous ont fait confiance et nous avons pu prendre le temps d’échanger sur les différentes possibilités. C’est vraiment quelque chose de précieux et qu’on ne fait pas assez sur d’autres projets.

Sylvain Grisot > On est à l’opposé d’une commande standard qui définirait clairement non pas les objectifs, mais le programme. Là, l’objectif était de créer du logement qui soit différenciant, qui donne envie à des gens attirés par le périurbain de choisir une nouvelle offre urbaine, mais il n’y avait pas de programme précis derrière.

C’est vous qui lui donnez cette forme : une idée de maison, des tailles de logements importants, ce travail sur les duplex, l’originalité des surfaces et des volumes. C’est une nécessité d’avoir cette liberté de conception programmatique quand on travaille sur l’existant ?

Pierre Ledoux > Je pense que oui, c’est une nécessité de pouvoir tout réinterroger lors du temps de départ. Je pense que les donneurs d’ordres doivent intégrer cette première phase exploratoire et arrêter d’entamer les projets en phase d’avant-projet. Il vaut mieux consacrer un peu plus de temps au départ pour obtenir des projets qui soient plus pertinents.

Cela permet d’explorer des pistes inattendues dans la conception en neuf. Travailler sur des duplex par exemple peut paraître contre-productif puisqu'on multiplie les escaliers et on perd de la surface. Mais cela permet de proposer à la fois des logements différents et de réduire les nuisance acoustiques d'un logement vers un autre : ce ne sont pas mes voisins qui font du bruit au-dessus comme dans un logement classique, mais mes enfants à l'étage du duplex. Cela aurait sans doute été plus compliqué à faire en neuf.

Sylvain Grisot > Sans cette étape exploratoire “sans programme fixe”, vous auriez pu quand même défendre l’idée de monter sur les toits ?

Pierre Ledoux > Plus difficilement c’est sûr. Je pense qu'on aurait proposé de réaménager les combles en créant un balcon en profondeur, mais on ne serait sans doute pas allé plus loin. On n’aurait pas obtenu une opération qui pousse aujourd’hui à se poser toutes ces questions, qui se remarque et qui peut demain en inspirer d'autres dans le centre-ville.

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