Mar 16, 2012

Japon, année 0

Silver_japon-ld
Une création de SIlver (http://silverblogbd.blogspot.com/)

Voir aussi une belle initiative : http://tsunami.cfsl.net/

 

Mar 16, 2012

La Linea Gialla

11.07.2009

Aéroport de Nantes. Salle d’embarquement. Je pars sans trop savoir où, ni pourquoi, et qu’importe.

13.07 – Rapallo

Un gamin, perché sur son balcon regarde pensivement mon train passer. Ou peut être fixe-t-il la mer, qui s’étire doucement dans le petit matin. En route pour Monterrosso.

Sommeil peuplé de rêves précipitamment oubliés au petit jour. Peut être le blanc de ce sympathique resto du port d’hier soir.

Gare de Levanto, descente à la prochaine. Repris par cette envie de me taire. Envie propre au voyage.

 Arrivée à Corniglio, le plus dur est sans doute passé. Un sentier qui serpente entre mer et montagne, sous le cagnard. Quelques villages et une poignée d’hommes accrochés à cette terre qui ne tien que grâce à eux. Un des rares lieux où l’homme ne coupe pas consciencieusement la branche sur laquelle il est assis, salué par l’UNESCO et quelques subventions.
Et cette poignée de paysans agrippés à leurs terres, qui restent là à cultiver les quelques spécialités locales que sont la vigne, les oliviers, le basilic et les escaliers de pierre aux marches toujours trop hautes.

Ce qu’il y a de bien ici c’est que malgré les épreuves du chemin, à chaque étape on retrouve une terrasse ombragée  où boire un coup. Savoir vivre italien.

Fin de rando sur quelques roches face à la mer et au soleil couchant, un carton de pizza sur les genoux et une bière à la main. Belle journée. Retard du train du retour, mais c’est les vacances. Ces façades colorées dressées sur leurs rochers. L’impression de les avoir peintes quelques fois déjà, sans pourtant les avoir jamais vues.

Le train arrive. Modèle fort sympathique sorti des années 70 avec un quart d’heures de retard. Monterrosso déjà, il va décidément trop vite. Le nuit est déjà lourdement tombée, et mon reflet rougeoyant dans la vitre me rappelle que j’aurais dû acheter de la crème. Un rasoir aussi.
La gare de Levanto s’efface…

14.07 – Genova

Loupé ce train qui devait arriver en retard pourtant. Rien compris surtout. Un peu dans les vapes après cette grasse mat que j’ai l’impression d’avoir attendu depuis des semaines. Le voyage commence ici en fait, en solitaire, et sans doute doublé de ce voyage intérieur qui me manquait.
Le train suivant était lui réellement en retard, mais je suis à bord et il semble rouler dans le bon sens. Discuté sur le quai avec deux vieilles dames qui faisaient avec entrain les questions et les réponses. Compris ni les unes, ni les autres. Direction Genova Brignolle.

Sur le port, quelques tables sous un ananas gonflable et une statue de Gandhi discrètement posée dans un coin. Les rues de la vieille ville sont d’étroites fentes lumineuses dans lesquelles on hésite à pénétrer, places et placettes comme autant d’accidents fortuits apparus sans crier gare. Génie des hommes et du temps qui passe. Du temps surtout.
Une église apprêtée comme une cathédrale, et un camion poubelle qui se décide à se garer juste devant mon objectif. Bon.

15.07

Après avoir passé deux boutiques de coiffeurs chauves, j’ai enfin trouvé un lieu d’apparence honnête, entre deux bars rances et quelques rues à putes. Un temps immense qui s’étire pendant des heures, ponctué du seul bruit des ciseaux. Ma voisine, venue restaurer sa couleur, s’est assoupie, et je menace de faire de même. Travail magnifique, juste étonné qu’il fasse encore jour en sortant. J’ai du tomber sur un de ces rares spécimen de coiffeuse italienne silencieuse.

Cette ville est magnifique. Images récurrentes de Buenos Aires qui me trottent dans la tête. Empilage anarchique de maisons aux airs de palais, rues tortueuses et art consommé de l’escalier. Ces places aussi qui ponctuent le parcours de respirations. Comme si quant le ciel est toujours bleu on n’avait finalement pas tant besoin de le voir. Ils cherchent un pizzaiolo dans ce bistro.

16.07 – Pise

Il faut bien admettre que je ne me suis que modérément renseigne avant de débarquer a Pise. A part l’horaire du train et la réservation approximative d’un pieu dans une improbable auberge de jeunesse, rien en fait.
J’avoue même être ici uniquement pour faire un vibrant hommage a l’ingénierie italienne, et son éternel rappel de l’importance des études de sol avant toute opération de construction… Mais il faut admettre qu’elle s’échine aussi a faire tenir debout cette tour mal plantée depuis quelques siècles, alors qu’un ingénieur français aurait consciencieusement démonté ce bordel pour en construire une bien droite, plus haute, et en béton qui plus est.

Bref je m’attendais a trouver un truc un peu tordu au milieu de la place du village, face a la Mairie avec deux ou trois églises et une douzaine de glacier autour, et je me retrouve a traverser sous un soleil de plomb ce qui ma foi est une vraie grande ville. Et c’est long. Aller en Toscane en Juillet c’est presque aussi con qu’aller a Ushuaia en aout. Mais ça j’ai déjà fait.
Bref une ville peuplée de touristes et d’étudiantes qui font les soldes en vélo. Sympathique et dynamique.

Après quelques cafés, j’arrive enfin au pied de cette tour qui porte bien son nom (de Pise) et qui – je le confirme – ne donne pas l’impression d’une parfaite verticalité. La pelouse – pourtant interdite sous peine d’une amende forfaitaire de 25,82 euros – est envahie par un troupeau de touristes qui semble faire du Tai-Chi devant les objectifs. Sur la marbre blanc du seuil de la cathédrale, le pénible spectacle du corps décharné d’une part de pizza qui finit ses jours lamentablement.

Un avion easyjet orange passe en silence dans le ciel heu… bleu.

Malgré la horde de touriste qui semble avoir attendu tapie dans l’ombre mon arrivée pour envahir les guichets, je déniche un dealer de tickets d’entrée passablement inactif. Une fois de plus je me retrouve désarmé face aux intrigues du marketing, et doit choisir en 15 secondes deux monuments parmi la demi douzaine qui s’offre a moi sur un joli dessin. N’ayant évidemment pas lu mon encombrant guide, j’en choisis deux au hasard, dont un qui semble plus propice a la sieste, mais c’était sans compter sur l’affluence.

Après un frugal repas, ma passion pour les plantes me pousse a aller visiter le jardin botanique. Après quelques longues minutes de recherche, je trouve enfin l’objet de ma quête : un banc a l’ombre d’un bosquet de bambous sur lequel je pique un roupillon.

C’est bien l’aventure.

17.07 – Firenze

19h40. Petite bière bien méritée après un lever aux aurores, trois heures de siestes et une randonnée urbaine. Perdu dans les ruelles, en évitant consciencieusement les églises et les queues devant les musées. Pris quelques portraits de touristes, espèce grouillante dans le coin.

Auberge de jeunesse vraiment moisie hier à Pise. Loin du centre et près du cimetière, de la casse auto et du dépôt ferroviaire. Accueil épuisant par une bimbo écervelée qui chante (faux) dans son bureau, chambre à l’abri du moindre souffle d’air et meutes de moustiques toute la nuit. Quant à cinq heures du mat les deux espagnoles sont rentrées de boite pour se vautrer bruyamment sur leurs paillasses, j’ai jeté l’éponge, fait mon paquetage et suis parti sans signer le livre d’or.
Repas hier soir sur cette placette fermée découverte par hasard. Dernier lieu un peu sauvage où l’on peut aussi déguster quelques raviolis sous les arcades. Croisé à ma table un prof du coin en agriculture, deux portugais et un sud-africain en ballade.

Firenze donc. Sentiments ambivalents pour cette ville. J’y planterais bien quelques arbres mais ce serait la trahir. Sans doute plus attiré pas ses faubourgs et leur vie étonnamment normale… Retour aux écrits de Naghib Mahfouz.

Repas sous quelque arcades encore. Excellent. Certainement important de ne pas voir le ciel pour bien manger.

18.07

Un vent un peu fou ce matin, étrange variété de mistral mal orientée. Ça perturbe les touristes qui tiennent mal en ligne derrière les parapluies des guides nécessairement fermés. Je décide de marcher face au vent, pour éviter la foule sans doute tassée dans le coin opposé de la ville.

Passage par la cathédrale. Petit quart d’heure d’attente et cinq minutes de visite. C’est fait. Devant les Offices, je renonce face à la queue. On verra demain, envie de voir des oliviers. Toujours face au vent je traverse le fleuve en faisant un détour pour éviter le Ponte Veccio. Je passerais bien quelques années ici. Charmante serveuse d’ailleurs. Disons quelques années à cette terrasse alors.

Monté la colline sous le cagnard pour voir le jardin des roses. Fermé. Au loin les nuages s’accumoncèlent, mais le vent se maintient et nous protège. Cinq policiers de la municipale embarquent prestement dans leur véhicule, une Fiat sans doute dessinée par un transfuge de chez Danone. Les amortisseurs accusent durement le coup.
Entré quelques minutes dans l’église pour m’abriter du vent. Attention, déjà la deuxième aujourd’hui. Un cimetière a ses côtés, aux allées bordées de cyprès pas de Florence. Quelques oliviers taillés en couronne aux olives déjà bien grosses pour la saison. Un groupe d’anglais perché sur un banc au soleil. Inconscients.

19.07

Café de la Galerie des Offices. Un peu du mal à me remettre du Chianti d’hier. Plus de trois euros le café, j’ai parfois l’impression de contribuer de façon non négligeable au PIB italien.
Plus étonné que déçu en sortant des Offices. Bien vérifié avant de passer la porte de sortie que je n’avais pas oublié un étage en regardant le plan d’évacuation. Moi qui pensai y passer la journée. Muséographie plus que limite, légendes partiellement traduites, lumières pourries… Oui, déçu en fait, surtout pour 14 €, sans conso. Bien compris par contre la révolution introduite par les sms pour la profession de gardien de musée. Attendre la fin de la réhab sponsorisée par Benetton pour repasser.

Laverie automatique. Pas mieux ici qu’ailleurs.

Parti en bus cet aprem. Envie de voir la campagne. J’ai vu une zone commerciale à l’arrêt pour cause de dimanche, quelques autoroutes et un pont Bradley, ou Bailey je sais plus. Le bus s’échoue finalement sur le parking d’un petit supermarché. Deux asiatiques qui piaillent ensemble depuis le départ s’insurgent contre le chauffeur, un gars parle tout seul en se caressant la main. Et moi.

Donc arrêté un peu plus tard dans un bled, en suivant au hasard mes deux asiatiques. Évidemment elles allaient retrouver des amis du coin, pas visiter l’abbaye du coin comme je le pensais. En marchant un peu j’arrive à la retrouver, l’abbaye. Fermée bien sûr. Deux joyeux lurons dans la soixantaine gardent le parking vide. La discussion s’engage. Eux en italien, moi en français. On rentre finalement ensemble vers Firenze.

Je me retrouve dans cette pizzeria de l’autre côté de la ville conseillée par cet Antonio, de Napoli, croisé l’autre jour. Sympathique et pas si difficile à trouver finalement. Drôle de journée. Envie de reprendre la route.

Excellente cette pizza. Je sais pas combien ils sont à bosser là dedans. Deux ou trois divisions sans doute. Plus un gros qui en vaut bien trois qui sue devant le four à pizza. L’artiste.

21.07

Une journée à parcourir les routes du Chianti avec ce fabuleux scooter de loc. J’avais jamais vraiment conduit un scooter 125. Agréable, un peu l’impression de rouler en tongs. On sent bien les gravillons dans les virages, et c’est très autonome dans les virages.
Croisé un écureuil ce matin, quelques boites aux lettres aussi. Il faisait froid. Fait longuement la route en compagnie d’un semi-remorque. Bu une ribambelle de cafés, certains bons. Croisé quelques milliers d’oliviers, des centaines d’hectares de vigne à la pente aiguë. Des tilleuls aussi, nombreux. Une forêt de châtaigniers dans  un coin, et une peupleraie au fond d’un vallon qui devait bien avoir la cinquantaine. Un cyprès mort dans un virage, couleur chocolat. Quelques châteaux cachés entre deux plis de la colline. De vieilles granges belles comme des palais, des kilomètres de murets de pierre sèche.

Et de milliers de touristes.
L’impression qu’à chaque arrêt ils nous attendaient, mon fidèle destrier et moi. Marre des bobs et des casquettes, des T-shirt « I lova Pisa », des glaciers, des vendeurs de babioles et des marchands de fringues. Si demain un bus de touristes explose en Toscane, il ne faudra pas accuser les islamistes à tort.
Demain je pars m’enterrer dans un couvent ou je file à Livourne. Visiblement la ville a été rasée pendant la guerre, et il ne reste plus grand chose de visitable. Ca devrait limiter les risques.

A part les rez de chaussée commerciaux et les rues bondées, ces villes sont vraiment superbes. Sienne et ses petites rues en pente, toutes en courbe pour être bien sûr de se perdre. Une bière en fin de journée sur la Piazza del Campo, où se tient le Palio deux fois par ans.  Toujours pas trouvé de paire de godasse correcte.

J’ai oublié aussi ces dizaine de panneaux conseillant de prendre garde au verglas, j’y ai fait bien attention. Ces vielles aussi sur leurs bancs, à l’ombre toujours, en nombre pair bien souvent. Si ce constat se confirme, cela distinguerait radicalement l’Italie du reste du monde. On dit souvent qu’elles passent leur temps à médire sur les autres, mais je suis persuadé qu’elles s’en foutent des autres. Elles parlent d’elles sans doute, de leurs amours passés ou simplement rêvés.

22.07 – Volterra

Resto de merde ce soir. Bouffe touristique, serveuse qui fait la gueule, et la gamine de 18 mois d’à côté qui commence sa crise d’ado. Moi j’ai décidé de prendre mon temps.

Aperçu tout à l’heure au loin un incendie. Fumée blanche, signal de la fin selon le grand père. Pendant ce temps là, une des 30 ou 40 églises du village sonnait frénétiquement l’apéro.

Ça y est, la gamine gueule debout sur sa chaise, mais la serveuse a esquissé un sourire.

Visité Colle (à prononcer Colle, et pas Colle, comme me l’à aimablement précisé le chauffeur) entre deux bus. Charmant et pentu. Pas mauvaises ces pâtes finalement.

Trouvé mon couvent. En fait c’est un séminaire, je ne suis pas bien au fait de ces choses là. Tout est d’époque, sauf le jeune de l’accueil qui semble arrivé le matin même, et le mobilier de la chambre opportunément rafraichit dans les années 70.

Elle hurle maintenant « Ah pou ! Ah pou ! », et le père évacue finalement l’énergumène. Allez moi aussi je me casse.

23.07

Gare de Saline. Visiblement les derniers trains qui font le détour jusqu’ici ne le font plus que par politesse. J’imagine sans peine la teneur de l’évènement, le réception par le Maire et son Conseil, le vin d’honneur servit au bistro néo-mussolinien où le viens de boire un café, et le discours du conducteur devant le parterre des administrés. Mais bon pas prévu aujourd’hui, je dois prendre un bus de remplacement d’ici une heure.

Deuxième passage des carabinieri dans leur Alpha Roméo décorée comme une voiture de course. Ils s’arrêtent ce coup-ci et veulent savoir d’où je viens. C’est tout, mais ça occupe.

Bon, le bus n’a visiblement pas eu le courage de se lever ce matin. Bronzage de bord de route pour trouver une voiture pour descendre en stop. Charmante conductrice qui parle un peu trop avec les mains pour avoir une trajectoire assurée. Lâché à Cécina, une sorte de bretelle d’autoroute qui plonge vers la mer, bordée de quelques campings et de parkings encombrés de campings cars.

Sauté dans un train qui filait vers le nord.

24.07 – Rapallo

Dernier café longo et croissant opportunément gavé de crème.
Plus qu’à trouver un nouveau train qui me ramène vers la France.
Mais pas trop vite.

Mar 16, 2012

“Droit du sol”, Charles Manson

9782203019683
Alors que Mayotte vient de voter, sans trop savoir pourquoi, pour son accession au statut de département, Charles Manson sort cette imposante BD qui pose un regard à la fois acéré et bienveillant sur cette île. Des mots et des images justes sur les absurdités et les merveilles sur ce bout de terre tropicale.

Ça commence ainsi :

MAMOUDZOU (AFP) — Quatorze personnes ont péri et sept étaient toujours portées disparues vendredi soir, 24 heures après le naufrage, au large de Mayotte, d’une barque chargée de clandestins en provenance des Comores venus chercher fortune sur l’île française de l’Océan indien. Selon les témoignages des rescapés, le “kwassa”, une barque de pêche traditionnelle, transportait 33 personnes, dont 7 enfants. Il a sans doute heurté un platier, c’est-à-dire un haut-fond de corail découvrant à marée basse. C’est un pêcheur qui a découvert le naufrage. Il a réussi à sauver huit personnes en les déposant sur une plage, avant de donner l’alerte à 01H05 locales vendredi. Le PC de l’action de l’Etat a aussitôt été activé pour suivre le déroulement des opérations. Toute la nuit, une vedette de la police de l’air et des frontières, une autre de la gendarmerie ainsi qu’un navire de la gendarmerie maritime ont participé aux recherches, renforcées par un ULM au lever du jour.Quatre naufragés supplémentaires ont ainsi pu être secourus. Un précédent naufrage de “kwassa”, le 24 juillet, avait fait six morts et seize disparus à un kilomètre à peine des côtes.

A lire donc.

Casterman / 440 pages / 24 €

Mar 16, 2012

Histoires, par Emmanuel Pourtal

Quand l’un de mes petits-fils me dit un beau jour “ Mais, Papé, cette histoire tu me l’as déjà raconté au moins trois fois”, je décidais de les écrire une par une, de les numéroter, de les mettre en liasse avec une page blanche entre chaque histoire sur laquelle je pourrais mentionner “Histoire racontée à Pierre, Marc ou Jean le…” Je pourrais même y ajouter une approbation, par exemple “A paru s’y intéresser, a ri ou souri poliment, bide complet, etc.” Je pourrais ainsi, après consultation des appréciations, soit supprimer purement et simplement cette histoire qui ne présente d’intérêt que pour moi-même, soit simplifier, soit en rajouter, soit enfin la transformer pour en faire une fiction, un conte, un roman sans aucun rapport avec la réalité. Mais tout de même en conservant une trame qui la relirait à l’histoire primitive. Décision importante qui me demanderait certainement un gros travail, mais qui stimulerai ma mémoire, naturellement faible, mais en raison de mon grand âge, normalement défaillante. 

Autre avantage qui m’apparut plus récemment, un de mes petits-fils vient de se découvrir une vocation d’écriture. Il vient à vingt ans, en même temps qu’une licence de lettre, de s’attaquer à la mise en forme de son premier roman. Je pourrai lui léguer ce recueil d’histoires (si j’ai le temps de le confectionner). Il pourra peut-être en tirer quelque inspiration. Il m’a été raconté que de nombreux écrivains se trouvent parfois muets devant une page blanche “mais qu’est-ce que je pourrais bien raconter aujourd’hui ?” Une relecture de l’histoire 47 lui permettra peut-être de refaire partir la machine de son imagination, de son inspiration. L’inspiration, m’a-t-on dit, provient aussi bien d’une fleur dans un champ ou d’un fait divers du journal du matin, ou de la lecture d’un confrère. Pourquoi pas l’histoire n°47 !

Mais par où commencer ? Des histoires racontées me concernant, s’étendent sur trois quarts de siècles, depuis l’âge de 5 ou 6 ans. Les histoires antérieures ne peuvent être que des histoires de seconde main. Or donc, il y a toutes les histoires de prime jeunesse, qui sont sûrement des histoires de vacances dans divers lieux de la grande banlieue marseillaise. Peu d’histoires de classe. Je ne me suis jamais beaucoup passionné pour les “ études “. Quelques histoires de bons chahuts mais peu de savoureuses découvertes intellectuelles. Des découvertes de lieux d’aventure avec les scouts des histoires collectives familiales : avec six frères et sœurs, il se passe pas mal de choses. Et puis des histoires d’étudiants pendants trois ans à la faculté de droit à Aix. C’était la belle époque d’avant-guerre où les 1000 ou 2000 étudiants faisaient la loi dans la petite, très petite (alors) cité provençale. Le service militaire à Valence, Versailles (école des chars) et Verdun (511e). Et puis la “drôle de guerre” et les 48h de la “plus drôle de guerre”. Pour conclure 18 mois en captivité dans une morne plaine du Nord de l’Allemagne. Des histoires d’occupation, de bombardement, de libération de ballottements politiques, etc, etc. Des histoires professionnelles, assez diverses, puisque je fus successivement administrateur d’immeubles, paysan-éleveur et enfin expert immobilier près les tribunaux. Des histoires encore d’une expérience de “retour à la terre” et du retour à Aix. Vingt-cinq ans d’expertise immobilière et de direction d’une société HLM. Les cinquante ans de “vie conjugale”, sont évidemment émaillés d’histoires, mais elles ne regardent que nous deux.

Pour des raisons de santé, j’avais fait un “retour à la terre”. Dans la banlieue aixoise, nous avions installé deux poulaillers et 300 poules pondeuses. Le terrain de deux hectares, pour moitié une vigne, pour 1/3 oliviers, le reste en prairie, jardin potager et fruitier. À l’époque, en 1949, on pouvait vivre petitement mais agréablement, avec pas mal d’huile de coude et de bonne volonté, sur un si petit espace agricole. “Ca” dura 7 ans. Puis vint l’année tragique (pour les agriculteurs) 1956. Du début février à la fin du mois, le thermomètre descendit au-dessous de 0° (10-15°). Le bilan : une centaine d’oliviers, la moitié de la vigne les figuiers furent gelés. Un vrai paysage de bombardement. Les 300 poules pondeuses disparurent en 48 heures victimes de la peste aviaire véhiculée par le canal du Verdon où certains paysans (peu scrupuleux c’est le moins que l’on puisse dire) jetèrent leurs poules contaminées. Un massacre dans la région aixoise. S’ajoutait une épidémie de myxomatose qui ravagea les clapiers. Il était nécessaire, pour recommencer à zéro, de disposer d’importants capitaux dont je ne disposais pas. Je me mis donc “en recherche d’emplois”. Recevant une amie juge au tribunal d’Aix, je lui fais part de mon souci : “Nous manquons à Aix d’experts immobiliers. Vous avez une licence en droit, vous avez exercé à Marseille pendant 7 ans le métier d’administrateur d’immeubles, vous être le type d’homme.”

Le titre d’expert immobilier recouvre tout une série d’activités diverses. L’architecte est un expert immobilier qui peut déterminer les prix de construction, les erreurs commises lors de diverses étapes de la construction, les coûts de reconstruction, les conséquences d’un séisme ou d’une inondation, etc, etc. 
Le géomètre expert est souvent appelé pour les problèmes de mitoyenneté, l’assiette d’une expropriation, l’établissement d’un cadastre, les demandes de permis de construire. L’expert agricole doit donner son avis sur les innombrables litiges concernant les loyers, les partages, les valeurs des terres agricoles et du cheptel. Le code rural constitue un domaine très complexe et très mouvant. Hors agricole, construction et implantation sur le terrain, il reste de vastes domaines où l’avis de l’expert immobilier peut être utile au juge qui rarement se déplace sur le terrain. Comment déterminer la valeur d’un immeuble, de loyers commerciaux ou d’habitation, la valeur d’un fond de commerce ? Comment partager des immeubles lors d’un divorce ou d’une succession ? L’inspecteur des Domaines, expert immobilier lui-même, donne l’avis de l’expropriant, l’expert immobilier donnera l’avis de l’exproprié. Au Juge de concilier, de dire ou d’appliquer la Loi. Dur métier ! L’expert immobilier désigné par le juge deviendra son œil et son oreille hors la salle du prétoire. Les avocats sont chargés de démolir le rapport d’expertise, ou de demander son entérinement. Ils n’aiment pas la “ conciliation “ qui arrête procès, plaidoiries et honoraires. On les comprend, mais ce serait tellement plus simple et plus rapide.

De ce métier d’expert immobilier exercé pendant 25 ans, il reste quelques histoires plus ou moins drôles que j’aime raconter à mes enfants ou mes petits-enfants, à des amis ou des voisins. Mais l’âge venant, enfants, amis ou voisins écoutent poliment mes redites. Par contre les petits-enfants sont plus difficiles : “Mais Papé celle-là tu nous l’a déjà raconté” Et oui on devient vite “repepiare”. Alors j’ai décidé d’établir des fiches sur les histoires les plus marquantes et de les numéroter. Mes petits-enfants auront une copie de ces fiches. Et s’ils ont envie de s’en faire raconter “une” il suffira qu’ils m’indiquent le numéro. Ce ne seront plus que des redites volontaires.

Emmanuel Pourtal
Télécharger le recueil d’histoires :

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Mar 16, 2012

Mistral et Brise de mer

Un conte d’Emmanuel Pourtal

Brise de Mer et Mistral étaient deux cousins de la grande famille des Vents. Brise de Mer arrivait toujours du Château d’If ou du Frioul, deux îles au large de Marseille. Mistral arrivait de Valence, survolait le Rhône et en Avignon, s’engouffrait dans la vallée de la Durance. Et tous deux se rencontraient en Aix. Brise de Mer était petite, douce mais têtue. Mistral était très grand, très coléreux, mais ses colères s’arrêtaient toujours le soir, car Mistral était très « dormiasse » et il lui fallait plus de douze heures de sommeil pour refaire ses forces et même le matin il mettait un gros bout de temps pour retrouver toutes sa colères. Brise de Mer avait bien essayé de discuter avec Mistral, pour le sermonner et lui conseiller de se calmer, mais Mistral parlait tellement fort et faisait tellement de gestes que Brise de Mer, qui n’était pas belliqueuse, haussait les épaules et retournait tranquillement chez elle.

Un jour, deux jours, trois jours… neuf jours, Brise de Mer avait essayé de calmer son méchant cousin. Mais neuf fois elle était revenue dans ses îles, découragée. Les gens d’Aix, énervés par le Mistral, avaient envoyé une délégation à Brise de Mer, la suppliant de revenir chez eux. Mais Brise de Mer leur avait dit « Qu’est-ce que vous voulez, braves gens, j’essaie bien de discuter avec mon cousin Mistral, mais il n’écoute rien et ne veut rien comprendre. Il crie, il gesticule, il me fatigue. » « J’essaierai encore demain et puis c’est fini, je reste chez moi. »

Le lendemain Brise de Mer se leva de très bonne heure, se rendit à Aix, s’installa sur tout le Pays d’Aix de Banon à Venelles et attendit. Mistral qui commençait à être très fatigué de ses neufs jours de colère, arriva très tard à Salon, mal réveillé. Brise de Mer, très calmement mais d’un ton ferme, lui dit : « Cousin Mistral, aujourd’hui tu m’écouteras. Les gens d’Aix en ont assez de tes colères. Ils voudraient bien que tu retournes chez toi pour te reposer. D’ailleurs, je trouve que tu as mauvaise mine et, à mon avis, tu dois couver une méchante grippe. » Mistral se regarda dans une glace et se trouva les yeux gonflés, le teint gris et en tirant la langue la trouva bien blanche. Il remercia sa cousine Brise de Mer et s’en retourna, très las, dans ses rochers de bord du Rhône. Il se rendormit et Brise de Mer put revenir tous les jours se promener tranquillement sur le Pays d’Aix qu’elle aime tant.

Mar 16, 2012

Mon voisin est un artiste

Il faudrait que j’écrive un jour une nouvelle avec mon voisin mauricien comme héros. Non un roman même. Un moustachu au ventre aussi large que son sourire, toujours à traîner autour de son pickup à la vitre obstruée par un sac poubelle noir. Un jour je le déniche au bord d’un cimetière à faire des trous à la pioche avec ses maçons, juste à l’endroit où je suis sensé refaire un bout de route, un parking, de l’éclairage et quelques aménagements pour faire bien. Il va faire une clôture. Évidemment je ne suis pas au courant, il bosse pour la Mairie et moi pour l’Equipement en contact avec le Conseil Général, tout ce petit monde se voit au moins tous les deux jours, joue au foot ensemble, se marie, voire plus, mais impossible de se tenir au courant. Bon.

Petit à petit ça pousse, un petit muret d’abord, assez costaud pour résister simultanément à un cyclone, un tremblement de terre et au crash d’un avion de combat plein de pétards chirurgicaux. Les locataires du cimetière doivent se sentir rassurés. Le soir, on en discute. On se comprend pas forcément mais ça ne gâche rien. Il y a quelques jours il m’attendait impatiemment. Oui j’avais vu son œuvre, trois arches de béton dressées dans la journée, pas une identique, toutes trois aussi jolies que peuvent l’être des blocs de béton armé fusant vers un ciel nuageux. Et puis il y a eu les balustres. De jolies balustres de béton de style arabo-rococo, du très rare ici, tellement rare que depuis que son fournisseur est en tôle pour des arnaques quelconques il sait plus comment finir sa funèbre muraille. C’est là que le bougre commence à sacrément me plaire, car il est démerdard en plus. Il récupère de la résine à bateaux, fait un moule, puis sept autres, colle un gars modérément déclaré devant qui lui produit huit balustres par jour, et chope un autre chantier en attendant d’avoir un petit capital de 400 balustres dans son jardinet pour finir son chantier. Chapeau. En plus il est rassurant, il va rajouter un petit chaînage de béton bien armé au dessus de tout ça histoire que ça passe les siècles sans soucis, et me promet d’achever son œuvre par un barbouillage général en blanc. Avec un touche de vert sur les arcades. Ça va péter.

Ah oui, et hier il me voit sortir de chez moi chargé par des pagaies alors que la tempête fait rage. Il intervient promptement et m’interdit de sortir en mer pour vérifier l’amarrage du bateau : il ne veut pas « perdre un ami ».

Merci l’artiste.

Mar 16, 2012

Retour à Moroni

13.11.2006

Anjouan. Quinze minutes d’arrêt. L’aérogare a commencé à se refaire une beauté depuis mon dernier passage. Même nonchalance en bord de piste, chantier langoureux, uniformes variés et bruissement des conversations à l’ombre. L’équipage attend tranquillement la chargement sous l’aile du petit coucou de Comores Aviation.

Une belle dame à poids bleus nous accueille à l’aéroport de Moroni en slalomant entre les diverses formalités d’arrivée. Le taxi providentiel qui devait nous attendre a manifestement oublié d’apparaître. Attente et discussions avec vue sur le parking paysager, vide. Performances olympique à Atlanta, commerciales à Maurice, fort sympathique cette météorologue.

L’attente c’est le voyage, ou bien l’inverse. Moroni et ses habits du soir, à l’heure ou les commerçants plient boutique, mêlant le chant des cadenas à celui des mosquées qui font salle comble. A côté de cette jolie placette, le “cybercafé de l’île” et la “boucherie de l’île” font local commun.

14.11.2006

Bref passage à l’immigration pour une histoire de visas. On y laisse quelques francs comoriens et deux passeports. Menues emplettes et retour chez Nassib, café arabisant où il fait décidément bon de regarder la vie qui s’écoule. Hopital de Moroni. Une entrée qui tend au magnifique dans un style qui penchant vers le mauresque, et qui cache bien mal l’enfilade de bâtiments décrépis qui tient lieux d’hôpital. Personnel accueillant et concerné, moyens et locaux médiocres. Euphémisme. Ambiance calme, sereine. Une femme passe, inerte, allongée sur un brancard poussé par quelques soignants. Ismaël, en seconde année de son cursus d’infirmier d’état, en a encore deux à tirer. Peu de moyens ici, il confirme, peu de médecins aussi. Quelques gars envoyés par la coopération chinoise, qui s’est aussi fendue de locaux flambant neuf pour la néonat ou les urgences. Coopération chinoise ou peut être japonaise, ou alors celle des Emirats. Enfin pas la coop française en tout cas.

15.11.2006

Quatre heures du mat, réveil rugueux. Si tôt et pourtant le ciel de Moroni encore si sombre s’emplit de la joyeuse cacophonie de l’appel à la prière de dizaines de mosquées. Notre guide à beau répondre au nom de “Chauffeur”, il n’a pas de bagnole. C’est donc un Maalesh encore ému par le rhum de la veille qui prend le volant, direction le Karthala. J’ouvre la marche en silence, notre guide, lui, la ferme. Tellement de toiles d’araignées à travers de ce sentier que j’ai l’impression d’être un bâtonnet de barbe à papa. Sept heures et démis et deux milles mètres des dénivelé plus tard (légèrement arrondis) on débarque sur la lune sans véhicule spatial ni porteur. Le cratère est remplis de cendres qui font un bruit de corn flakes sous nos godillots. L’ascension a été l’occasion de confirmer les dires d’un explorateur revenu récemment de ces contrées, signalant la présence de meutes de vaches enragées mangeuses d’hommes, par l’observation d’indices materiels frais et encore fumants.

16.11.2006

Une roussette détrempée est en train de s’enfiler consciencieusement une mangue pas mure dans ce grand arbre en face de chez Maalesh. Dois-je intervenir ? Bien ici. Très bien. Etrange. Le panneau tout neuf rappelant au dessus du port à qui l’aurait oublié que l’île de Mayotte appartient aux Comores a été démonté. Juste le jour de l’arrivée d’un bateau de la Marine française. Etonnant. Il se met à pleuvoir violemment. Trempé malgré la protection d’un petit bout de tôle dans le médina. Quelques gouttes de pluies récupérées pour mettre un peu de couleur à mes dessins. Pas bien satisfait, mais les gosses qui s’arrêtent pour regarder aiment bien.

17.11.2006

On reprend la route avec des passeports équipés de tampons tout neufs. Cap au nord, temps nuageux. Maalesh vient de nous démontrer avec discrétion ce qu’est véritablement l’hospitalité, un fois de plus. Maaludja, déjà. Ciel bleu, mer turquoise, sable blanc et cocotiers inclinés selon l’angle adéquat. Bien. Une angoisse cependant : il n’est pas certain que nous arrivions a avoir des langoustes pour le dîner de ce soir.

18.11.2006

Il pleut, un peu. Julie peste. Trop froid, mal dormi et impossible de se baigner. J’envisage de m’en plaindre à la direction. Toujours pas de nouvelles des primaires du PS. Dignes, oui, c’est ça, dignes. Et beaux aussi. Allée de badamiers en bord de plage, superbe petite mosquée et marché couvert de Mitsamiouli. Taxi borousse pour M’Béni, petit arrêt pour attendre un passager largué quelques minutes avant pour éviter d’être taxés pour surchage au passage du barrage de police. A M’Béni, superbe allée ombragée par des M’Véri de 7 à 8 mètres. On grimpe dans un J5 en état poyen pour boucler sur Moroni. Notre véhicule est affrété par un jeune pilote de rallyes qui conduit globalement comme un con. Une fausse feuille d’érable en carton pendouille au rétro, je préférerai un verset du coran pour l’occasion. La route est en sale état, avec ses nids de poule qui fleurissent tout au long du trajet, elle risque de retourner à l’état de piste d’ici la fin de la saison des pluies. Les villages traversés voient fleurir un peu partout de nouvelles mosquées, immenses monuments édifiés à la gloire de Dieu et des bailleurs du Golfe. L’île semble en chantier ou en ruine, c’est selon, avec ces parpaings impudiques qui s’exhibent, nus, partout dans les villages. Erreur d’aiguillage ou acte manqué, on se retrouve dans un 4 étoiles, le plus réputé de l’île. Même si dans le détail ça laisse évidemment à désirer pour ce standing, ne crachons pas dans la soupe, la douche chaude est bien agréable.

19.11.2006

Alpagué juste après mon café par un gros black trapu aux airs de barbouze déguisé en homme d’affaires dans son costard trop grand. Il dit me connaître et c’est bien possible, et confirme mon premier sentiment : il fait partie de la garde rapprochée du président. Il aimerai bien que je lui déniche un holster pour planquer son pétard sous sa veste, je le rembarre très poliment. On quitte l’hôtel encadrés d’une haie d’honneur de portes flingues, suivis de près par un prince koweitien en goguette dans le quartier. Taxi pour Dzahadjou. Ali Hamed, qui dirige notre équipage, s’est fait usurper sa nationalité française au temps où il était “gavroche”. Né de mère malgache et de père comorien avant les indépendances, mais mal informé par le consulat, il n’a pas fait les démarches nécessaires à l’époque. On file vers le sud en discutant de Sohili, un des leaders post-indépendance assassiné un peu précocement, qu’il compare à Charlemagne. Pourquoi pas. Quelques heures dans la famille de Chakila, magnifique dialogue de sourd avec sa grand mère volubile, puis je retrouve par hasard Ali et son taxi pour un retour rapide. A la radio, un zouk endiablé appèle à la fin de l’occupation française de Mayotte et à son retour dans le giron Comorien. Un peu après le rond-point Caltex une échoppe rappelle sur sa large enseigne “le gout étrange de nos désirs”. Fermée. Je laisse mon esprit divaguer sur son improbable contenu. Pas mal d’annonces pour des postes en ONG en ce moment, il y en a un pour le projet “développement des capacités des OCBS et promotion du volontariat en tant que modèle d’implication des communautés villageoises pour la réalisation des OMDS”. Sans doute un poste de traducteur. RFI en grève, toujours pas de nouvelles du PS. Le sac est prêt, plein de ce je ne sais quoi de plus. Ca pue le départ. Un peu court, il me faudrait juste quelques mois de plus ici. Dernier coucher de soleil sur Moroni. Concert puis repas avec Nawal et son groupe. Beau. Allongés sur le carrelage frais de sa terrasse, on devise tranquillement avec Maalesh sur le devenir de l’archipel, l’avidence de l’unité culturelle, le fossé du développement et le jeu douteux de la France.

20/11/2006

Retrouvailles avec notre charmante météorologue, petite visite et dernière discussion politique avant de retrouver l’apathie du débat mahorais. A l’embarquement tapis rouge, plus pour le président Sambi que pour nous vraisemblablement. Passage de la douane française aussi cordial qu’un interrogatoire de la police militaire d’un quelconque république bananière. A la sortie une grosse dame dort allongée sous un panneau “Karibou maoré”. Dialogue entre le chauffeur blanc du taxi et son passager maohrais.

Le client : vous venez d’où ?

Le chauffeur : de Cannes.

Le client : ah oui en bretagne ! (…)

Le client : et vous savez jouer à la pétanque alors ?

Le chauffeur : évidemment, j’ai fais cinq ans d’armée moi !

Mar 16, 2012

à Moroni

15/04/2006

Pamandzi. L’aéroport s’estompe sous le voile de pluie qui l’enserre. Les badamiers cèdent sous les bourrasques. Les sacs sont en soute, l’avion attend une hypothétique accalmie pour prendre son élan. J’attends au sec en regardant la pluie tomber.

Quelques heures sur un banc. Vingt minutes enfermés dans un bus pour faire cinquante mètres, mais le départ à l’air imminent. J’ai faim.

 

Et non. Un petit quart d’heure de plus coincés dans ce bus hors de propos au pieds de l’avion, et on repart. On laisse en plan l’équipage sur place. Ils ont l’air franchement désespérés.

Retour en salle d’attente. Je récupère une carte d’embarquement au nom de Cannelle. Charmant. Il paraît qu’il pleut aussi à Anjouan. L’orage aurait donc passé la frontière sans intervention de la PAF, étonnant.

C’est reparti. La même en mieux, je rentre peu à peu dans la peau de Cannelle P., et on embarque. Enfin, on embarque dans le bus.

Sympa ce coucou à hélices. Occasion en bon état général, fauteuils en simili cuir, et contrôle technique OK. Enfin j’espère.

Pas fini de survoler le lagon que déjà le repas arrive. Un bonbon. Rouge. Ça va sûrement aller bien mieux. Pas le temps de le finir qu’on amorce la descente.

Anjouan . Son aéroport en ruine et ses montagnes vertes aux orteils qui trempent dans l’Océan Indien. Quelques gars sur le toit, des tonnes de gravats et des rideaux fermés à la tour de contrôle. Notre avion repart sur Mayotte chercher sa cargaison de clandestins qui ont gagné un retour gratuit à la loterie sarkosienne. On attend qu’il veuille bien repasser dans le coin pour filer sur Moroni.

Un vieux zinc rutilant – un dakota je crois – de l’armée Sud Af vient déposer quelques cartons, deux groupes électrogènes et une poignée d’encravatés. Ils sont chargés surveiller les élections et de mettre un peu d’ambiance sur ce tarmac morose.

Des hommes jeunes, surtout, quelques femmes et des enfants, aussi. Sans bagages, un papier à la main et un sourire aux lèvres. Plaisir d’un retour imprévu parmi les siens, soulagement de sortir des tenailles de la chaîne logistique de la PAF ?

Des urnes transparentes attendent patiemment le grand jour. C’est pour demain. J’ai faim. Les urnes partent en hélico, le président arrive en berline.

16/04

« Sarah market, et vos courses sont faites ! »

Petit dej chez Nassib, presse locale et oranges pressées. Tranquille.

« Magasin Gard du Nord »

Moroni. Impossible de se perdre vraiment dans cette Médina. Mais très envie d’y perdre du temps. Déjà mal au bide à cause de l’anti palu. Et pas encore croisé un moustique un tant soit peu crédible.

« Service coup bas, alimentation générale et d’ivers articles »

Zouma, 9-10 ans, sur le quai : « je dois aller à Mayotte parce qu’il n’y a pas de souffrance. À Mayotte on trouve à manger, ici on ne trouve pas… »

Un vraquier abandonne quelques milliers de sacs de ciment sur l’île. Sacs importés d’Inde, ornés d’une tête de lion : « The King of the Concrete Jungle ». Une noria de vieux boutres en bois viennent récupérer tant bien que mal les sacs pour les porter à terre. Monstre d’acier et frêle multitude.

17/04

Quelques fringues sur un peu plus de cintres, deux coffres-forts en ruine, des liasses de billets multicolores et un vieux djiboutien souriant et minuscule dans sa chemise blanche. Djibouti store, change et divers commerce.

Hier, soirée électorale chez Nassib. TF1 en fond sonore, c’est encore son meilleur usage, et les portables qui donnent les dernières nouvelles du premier tour d’Anjouan. Selon des sources bien informées, journée à peu près calme et large avance de Sambi, dit l’Ayatollah.

Ma voisine de gauche dans le minibus se tape une bonne moitié de mon sac sur ses genoux. Mon voisin de droite, lui, dort affalé sur mon épaule. Tiens, on vient de crever. Le chauffeur règle vite fait ce petit détail et s’essuie le visage transpirant avec son chiffon plein de cambouis. On parle un peu politique sur le bord de la route. Sambi à l’air de recueillir tous les suffrages, au moins pour l’échantillon représentatif constitué des occupants de ce bus. Livre Saint contre livret d’épargne…

Mitsamiouli. Le Galawa. Le sable blanc fait la course avec les coulées de roche volcanique noire pour atteindre le premier les eaux claires de l’océan. Quelques palmiers observent ce manège avec retenue. Et cet immense hôtel de luxe qui fait silence. Lui aussi attend un nouveau président. Impatiemment. Un peu plus loin une traînée de bungalows à deux tongs de la plage. Personnel aussi pléthorique que souriant, douche, clim et assainissement autonome aux normes. Locales. Et toujours pas d’autre estivant perdu dans le quartier.

Pas si fermé que ça cet hôtel de luxe. Les gardiens qui hantent le manoir viennent de me proposer une suite tout confort à un prix défiant toute concurrence. La prochaine fois.

Toujours personne dans la salle à manger. Juste une bougie solitaire intimidée par la nuit. Pas de nouvelle du groupe électrogène, encore moins du repas. J’ai faim moi. Prêt à manger à la frontale s’il le faut.

18/04

L’eau à 33 degrés et la bière fraîche. À temps plein ça doit être chiant le paradis.

Marche couvert de Mitsamiouli. Sur les étals quelques femmes allongées, des tranches de thon et des milliers de mouches.

Ikoni, à l’heure de la prière. Deux petites mosquées à l’ombre d’une troisième, immense et magnifique. Chantier démesuré au cœur du petit village. Chantier à l’arrêt, les ouvriers attendent une paie qui se laisse désirer. Pas un mais deux minarets, tout confort, avec vue sur la mer. L’un est d’un jaune brillant, l’autre est encore hérissé d’échafaudages de bois. Quelques échanges adossés contre un mur avec les vieux du village. Sourires et calme.

Empli de sérénité dans cette maison. Quelques airs de gratte et le bruit des jouets des gosses. « Choisir un homme qui mentira à Dieu, pas un qui mentira aux hommes. » Musique et paroles de paix chez Maalesh, de rage aussi.

19/04

Odeurs de petit matin ce matin. Le soleil n’est pas encore levé que déjà je marche, sac à dos au dos, vers le port pour attraper un taxi. La mer est comme une langue blanche qui pénètre la vieille ville. J’en fais un peu trop ce matin… Nassib est encore fermé, ce qui ne m’empêche pas d’avoir faim.

Petit café en vitesse et cap sur volo-volo. Le marché se réveille doucement, mais il a quand même pris une belle avance sur moi. Les petites affichettes photocopiées du prédicateur commencent à fleurir. Le profil du bonhomme en inquiètera plus d’un en occident. Dommage qu’une bonne moitié du monde ne comprenne décidément rien à l’autre.

Pas de sucre pour mon café à l’aéroport. Pour me rendre la monnaie la serveuse vite le contenu d’une boîte de sucettes sur le comptoir, récupère quelques pièces puis les lave avant de me les tendre.

Il y a une vraie forme de sincérité ici. Mayotte en vrai.

Pamandzi, puis la barge, à nouveau… Fin du voyage ?

Mar 16, 2012

Nuit noire

D’un bout à l’autre du continent, elle s’étire la nuit africaine.

Sombre et accueillante, comme cette ruelle faiblement éclairée par quelques lampadaires timides, quelques enseignes modestes. Les feux d’une voiture éclairent péniblement la poussière moite qui brouille la vue, adoucit l’image.

Et ces ombres. Noires encore, assises à l’entrée des maisons, courant dans la rue.

Et ces bruits. Ces bruits surtout qui ne sont qu’à la Nuit Noire. Ces cris, ces paroles, ces chants. Un transistor qui s’emmerde à parler de foot, les coups sourds d’un marteau qui se reposerait bien, une télé solitaire qui gémit doucement, et toutes ces voix qui fusent dans la chaleur, qui pénètrent si profondément les corps.

Mar 16, 2012

Mada, premiers pas

Avertissement : Certains passages sont inspirés de faits réels

28/12/2005

Le temps de traverser le tarmac sous un soleil de plomb, de passer une douane bordélique à souhait et la pluie s’abat en torrents sur le petit aéroport de Nosy Be. On attend que ça passe avec un taximan loquace. Il ne gueulait pas plus fort que les autres lors de l’émeute de sortie, il est juste équipé d’une 305. Excellent choix. Étrange comme mes voyages ont tendance à débuter par du goudron chaud et une banquette défoncée de 305. Souvenirs de Ouagadougou.

 Hôtel des plus corrects, excellent repas et sieste. Tiens, ça aussi c’est une constante. Et Lieve Joris qui m’accompagne encore. Elle dit bien les doutes qui assaillent le voyageur le plus aguerri lors de ses premiers pas sur une terre inconnue. Ça dure bien un quart d’heure ici. Envie de ralentir mon pas, de me perdre dans ces rues, déjà.

29/12

Quitté l’île au matin – pas au petit matin – sans même jeter un œil à ses plages que l’on dit magnifiques, sans même y penser. Une coque surmotorisée entre deux rafiots rouillés, et on file vers la Grande Ile. Quelques barques de bois aux voiles carrées, des villages de palmier accrochés au-dessus des flots. Taxi collectif. Trois devant, cinq derrière, et trois dans le coffre. Entassé dans le coffre contre ma voisine. Jolie voisine. Un minibus de plus vers Diégo Suarez. Diégo, l’impression que cette ville m’attend. Ou l’inverse. Un chauffeur, italien sans doute, gueulant à l’arrêt, hurlant sur la route. Le paysage défile pendant des heures. Plateaux plantés d’arbres du voyageur, d’eucalyptus et de zébus… Arrêt aux stands dans un bled dont j’ai déjà oublié le nom. Un gosse me vend quelques madeleines, puis finalement m’offre celles qui lui restent. Sourires. Bien ici. Diégo s’avance.

30/12

Le petit hôtel se refait une beauté, mon thé en profite pour se parer d’une agréable odeur de peinture fraîche. Une calme frénésie a envahi le personnel pléthorique qui gratte tranquillement tout ce qui dépasse et le badigeonne de blanc, ou à l’occasion de jaune. Un chien ronfle sur le trottoir d’en face. À la banque, même ambiance effrénée. Seuls les brasseurs d’air s’agitent dans la tiédeur, mais à tourner continuellement en rond, ils ne vont pas bien loin.

Diégo m’enfonce dans sa torpeur. Les avenues au bitume écorné sont si désertes qu’elles en paraissent immenses, troublées parfois par quelques 4L jaunes qui sillonnent la rue en jouant au taxi. Elle paraît vide cette ville, vidée plutôt, comme si tout le monde avait soudainement fuit pour partir aux sports d’hiver. Peu de chances pourtant. Du passé colonial il ne reste que les murs, qui s’effritent tranquillement, et ce silence à peine troublé par les percus de ces jeunes qui attendent assis sur un trottoir, les joues gonflées de khat. Mais qui attendent quoi ?

L’hôpital bruisse des mots des femmes qui papotent dans la cour. Une bâtisse à la beauté passée, comme délaissée pas ses riches amants. Entre les blocs à moitié en ruine, une tour de béton tente péniblement de surgir. Magnifiques échafaudages de bois. Clocher de chapelle ou plus vraisemblablement citerne d’eau, qu’est-ce qui serait le plus utile ici ?

Je me faufile derrière une immonde barre de béton, inachevée pour moitié, squattée pour l’autre, et j’accède enfin à la mer. Quelques gars qui réparent des barques de bois, odeurs des peintures, des colles et des goudrons mêlées.

31/12

Jour de pluie. Une pluie continue, sans instant de répit. Sale temps pour la rando. Tant pis. Un vrai chemin de croix dans la boue glissante, emballé dans un imper jetable qui me donne l’étrange impression de me balader dans un sac poubelle avec un logo de la ville de Paris dans le dos. Lieve Joris parcourt Brazzaville rongée par la guerre, j’achète un magnifique imperméable jaune à un Indien. Les rues sont encore plus vides qu’hier, mais au marché la vie s’anime. Entre les flaques, les étals se protègent comme ils peuvent des torrents qui surgissent du ciel. Musiques, cris, sourires, la vie est là. Au fur et à mesure la ville se délite, abandon et misère. Et moi comme un con planté au milieu de la rue silencieuse dans mon discret imperméable.

L’avenue principale explose dans un joyeux feu d’artifice de klaxons et de phares. Un cortège de véhicules excités parade : 4L jaunes surchargées, camions surmontés de grappes de jeunes en furie, 4×4 rutilants rehaussés d’Indiens hurlant sur leurs toits. Le réveillon, minuit. Ici comme ailleurs.

1/01/2006

Les coups précédents sous la 4L étaient plus discrets. Là, les faits s’imposent : le pot est finalement tombé. Petit arrêt. Quelques coups lestes pour détacher ce qui reste et je me retrouve avec un pot d’échappement tiède sous les tongs. On repart sur la piste défoncée à fond de seconde, en faisant le bruit d’un avion de chasse. Un makis gambade joyeusement dans le bistrot. Il se pose sur le comptoir, fait mine d’admirer le paysage, se penche légèrement en avant et se gratte consciencieusement le cul sur le goulot d’une bouteille de sirop.

2/01

Arche rougeoyante des flamboyants au-dessus de la piste. Lumière chaude d’un soleil qui a finalement décidé d’aller se coucher. Perdu en brousse. Enfin non, je suis persuadé que c’est la bonne route, mais je commence à être de moins en moins crédible. Je commence même à avoir du mal à m’en convaincre. Un vieux passe et explose de rire quand on lui demande notre chemin. On est juste à côté. Enfin, de la première étape. Le bled est à 10-15 bornes et le jour peine vraiment à se maintenir. Un 4×4 de sauveurs modestement déguisés en touristes blancs passe opportunément. Bien 5 kilomètres de gagnés. Au goudron ils nous relâchent. Nuit noire et pluie battante. Quelques longues bornes plus loin c’est une 4L qui prend pitié. Un vazaha fourré au khat qui fait commerce de bijoux. Manière élégante de se présenter comme petit trafiquant de pierres précieuses. Tiens, le village, apparu par surprise. La coupure d’électricité du soir l’avait rendu bien discret…

Pas 20 ans, belle comme un cœur. Lui la quarantaine, gros et blanc. Ils se font chier au resto tous les deux, mais repartent quand même ensemble. Charmant. Lieve vient d’arriver à Kisangani.

3/01

Un peu serrés quand même. La tête et un bras qui prennent l’air par la fenêtre, une fesse tassée dans le cendrier de la portière. On n’est pourtant que quatre sur la banquette de cette 504, mais la dame en rouge compte double. La portière s’ouvre. Cinq maintenant. Franches rigolades.

Joffreville. Bienvenue au bled. Cases créoles aux peintures écaillées, aux tôles envahies par la rouille. Une grande avenue vide et inutile qui ne débouche sur rien, un immense bunker néo-kolkhozien perché sur les hauts, peuplé de fantômes. Fantômes d’une autre époque. Deux spécialités ici : les litchis et la pluie. C’est la pleine saison pour les deux.

4/01

Journée rando en compagnie d’une guide aussi obligatoire qu’agréable. Elle est équipée de petits souliers blancs, des ballerines aux semelles aussi adhérentes qu’une poêle Tefal. Ça promet d’être sportif. J’apprends que le fromager doit son nom à l’usage qui était fait de son bois : la confection de boîtes de camembert. Sans doute un des « aspects positifs de la colonisation.» 20-25 bornes au cœur d’une forêt plus si primaire que ça. Sentiers boueux sous les clameurs de hordes d’oiseaux qui imitent parfaitement des sonneries de téléphone portable. Magnifique.

15h30. En une heure, on a du faire 200m dans cette 504. Quelques gars s’excitent mollement sur le toit pour accrocher quelques centaines de kilos de bananes de façon à peu près cohérente. Et nos sacs.

Départ à neuf. Plus un bébé. Heureusement, les bananes, c’est comme les Marseillais les dimanches soir d’hiver : ça descend de la montagne pour rentrer à la ville. A la montée cette vieille ruine serait incapable de tirer tout ça. Drôle de bruit. Petit arrêt, juste le temps de revisser la roue qui était en train de se barrer. Le chauffeur enlève un écrou à l’avant pour le mettre à l’arrière, ça tiendra bien 10 km.

Non. Deux en fait. La roue arrière vient de crever. Tout le monde descend, sauf les bananes ; un biberon se prépare et on récupère quelques litchis. Impossible de trouver le cric. Il nous reste une demi bouteille d’eau et plusieurs années de bananes. Le soleil se couche, il en a marre et moi un peu aussi. Un siège se prépare.

Un cric tombe du ciel, en faisant quelques rebonds élégants sur le bitume. Sans doute un avion d’une low-cost en train de changer son train d’atterrissage. On repart avec deux écrous qui tiennent la roue de secours. Les deux autres n’avaient à l’évidence qu’une fonction esthétique. A fond dans le faux plat de la nationale, moteur éteint, on fait bien du 15 par instants.

19h. Diégo Suarez. 30 bornes en 4h30, c’est pas si mal.

5/01

Quelques tôles accrochées péniblement à des bouts de ruines, un terrain vague peuplé de minibus et de 404 bâchées : gare routière de Diégo Suarez. Doucement, très doucement le véhicule se peuple, la galerie se garnit. Presque dérangé par le démarrage. Barrage en sortie de ville. Des soldats tutsis. Non, je me trompe de roman. L’armée tout simplement. Agitation. Nouveau barrage. Troisième. Encore un ? Non, juste un arrêt en rase campagne. Trois gars nous rejoignent à pied. Pour tout dire on était parti un peu chargés – comme souvent – alors avant d’arriver au barrage des flics installé – comme d’habitude – dans le virage, le chauffeur a largué les passagers surnuméraires qui nous on rejoint – comme tout le monde – en coupant par la colline. Chauffeur ça doit être un boulot d’appoint pour lui, il doit être humoriste dans sa vraie vie. Quand ce minibus prévu pour 14 a accueilli son 27eme passager, un vieux tube est passé dans l’autoradio : « collés et serrés… »

6/01

Ça fait bientôt 300 km que nous avons entamé la traversée de cette putain de forêt. Un sentier mal foutu, qui sillonne entre les arbres, un truc sans fin. Les trois soldats katangais de l’escorte commencent à peine à se dérider. 15 ou 16 ans, pas plus, armés d’un fusil mitrailleur et de quelques grenades. Moi je suis équipé de mon jetable numérique Sony et de mon dangereux Opinel n°8 inox avec manche en olivier. Les steaks de zébu tremblent à son approche.

Un gars passe avec un T-shirt de Ben Laden en poussant son vélo. Sa fille le suit en tenant en laisse un bébé hippopotame de 200 kg avec une ficelle. Un jeune Allemand timidement gauchisant me gratte une clope. Le pisteur est outré, il pourrait en avoir. Je lui explique cette vieille tradition de collaboration franco-allemande qui remonte aux années 40.

Journées de marche harassantes, harcelés par les moustiques. J’ai peur du palu, alors j’ai casé huit ##caisses## canettes ?? de Tonic au fond de mon sac – pour la quinine – et deux bouteilles de gin pour aller avec.

Ces odeurs fortes, ces bruits profonds, cette lumière qui diffuse au travers des hautes cimes des arbres centenaires… je pourrais me rapprocher de l’esprit de la forêt si ce putain de pisteur ne passait pas son temps à faire des commentaires dès qu’on croise un lémurien ou une écrevisse. « Le cri du perroquet casse le silence de la forêt ». L’espoir soudain qu’il a un éclair de lucidité, mais il embraye immédiatement sur la vie et l’œuvre du perroquet noir. Edifiant.

On a beau faire des kilomètres, on a nos habitudes. Tous les soirs on boit un coup dans le même bistrot. La première fois, ça surprend un peu. Il faut traverser une parcelle éclairée du seul halo de la lampe de poche qui commence à peiner. Un gars rentre dans la case silencieuse et soudain tout s’illumine au chant du groupe électrogène. Un volet claque et trois gars manifestement en planque à l’intérieur apparaissent, en train d’astiquer des verres. Une bouteille surgit au milieu de la table et des clients sortent par magie de la pénombre. Tout autour, une vingtaine de gosses pour admirer le spectacle. En repartant je me retourne, pour vérifier que tout ne retombe pas subitement dans la nuit, pour m’assurer que les clients ne sont pas des figurants recrutés pour l’occasion.

Fin de rando. Affalé sur un banc au bord de la nationale dans ce bled sans eau ni électricité. De l’autre côté de la route, deux gars testent les sonneries de leurs téléphones. Lieve a quitté Kinshasa et je referme son livre. Au repas on finit les restes d’une vieille poule qui devait juste être en maternelle à l’époque coloniale. Nos amis allemands ont disparu, sans doute évacués par la Luftwaffe, personne pour finir les restes.

7/01

Retrouvailles avec le crooner italien de 120 kg qui fait chauffeur de minibus entre deux tournages de westerns spaghettis. Musique arabe et paysage qui défile sans se fatiguer. Bien ! Mais soudain mal du pays. Les larmes aux yeux. Retour de la musique malgache, souvent à forte teneur politique, inspirée par la misère dans laquelle est maintenu le pays par le système néocolonialiste entretenu par les multinationales. Le thème principal cette année a été le string : couleurs, textures, motifs…

Quatre à l’avant, sans compter le nounours du rétro, et quatre à l’arrière. La vieille 4L entre en piste pour 30 km de grand spectacle. La charmante voisine qui se colle à moi offre généreusement ses sourires. Le reste semble tarifé mais néanmoins très accessible.

Retour à l’hôtel. La nuit est déjà lourdement tombée. Au loin une clameur, des chants qui sonnent comme quelque chose de familier. Au bout de la rue une assemblée d’hommes, sous le halo d’une ampoule nue, qui chantent en cœur. Un daïra. Des hommes en cercles qui rythment la nuit de leurs seules voix, de tout leurs corps. Un même peuple comorien, les frontières n’ont plus de sens dans l’ailleurs, dans la foi. Une peuple uni et beau dans le rituel de cet islam doux, sans doute plus africain qu’arabe. Bien là avec mon petit bonnet sur la tête au cœur de la nuit sombre. Bien avec eux.

8/01

Accident pneumatique. Sur dénonciation des voisins un gars en fauteuil roulant marqué « propriété de la CPAM de Béziers » est immédiatement arrêté. Sommé de vider son sac il en sort une pompe à vélo et quelques outils. Tout le nécessaire pour réparer cette crevaison stupide. Le vélo est maintenu sur le dos malgré ses réticences, et démonté en moins de deux sur le bord de la chaussée. À la fin de l’opération, l’expert local sort un magnifique « réveil-calculatrice » de son fatras et me le colle avec pour mission de veiller aux 20 minutes de séchage. Ça c’est du service public.

C’est beau un champ de cannes sous un ciel nuageux.

9/01/2006

Les derniers rayons du soleil repeignent de jaune la mosquée un peu défraîchie. Une petite épicerie au bleu délavée, cette femme qui fait la vaisselle par terre, une boisson fraîche au goût insoupçonnable, des rideaux aux fenêtres de cette case en tôle rouillée, ce gars armé d’un vieux métrix qui fume mes clopes, deux femmes sur un bac qui papotent, le taxi 422 qui traverse la rue défoncée, quelques enfants qui piaillent, un vieux qui attend l’heure de la prière… Et moi, là, silencieux, mon cahier sur les genoux, dans cette rue du quartier comorien qui prend peu à peu ses habits du soir

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