La Linea Gialla
11.07.2009
Aéroport de Nantes. Salle d’embarquement. Je pars sans trop savoir où, ni pourquoi, et qu’importe.
13.07 – Rapallo
Un gamin, perché sur son balcon regarde pensivement mon train passer. Ou peut être fixe-t-il la mer, qui s’étire doucement dans le petit matin. En route pour Monterrosso.
Sommeil peuplé de rêves précipitamment oubliés au petit jour. Peut être le blanc de ce sympathique resto du port d’hier soir.
Gare de Levanto, descente à la prochaine. Repris par cette envie de me taire. Envie propre au voyage.
Arrivée à Corniglio, le plus dur est sans doute passé. Un sentier qui serpente entre mer et montagne, sous le cagnard. Quelques villages et une poignée d’hommes accrochés à cette terre qui ne tien que grâce à eux. Un des rares lieux où l’homme ne coupe pas consciencieusement la branche sur laquelle il est assis, salué par l’UNESCO et quelques subventions.
Et cette poignée de paysans agrippés à leurs terres, qui restent là à cultiver les quelques spécialités locales que sont la vigne, les oliviers, le basilic et les escaliers de pierre aux marches toujours trop hautes.
Ce qu’il y a de bien ici c’est que malgré les épreuves du chemin, à chaque étape on retrouve une terrasse ombragée où boire un coup. Savoir vivre italien.
Fin de rando sur quelques roches face à la mer et au soleil couchant, un carton de pizza sur les genoux et une bière à la main. Belle journée. Retard du train du retour, mais c’est les vacances. Ces façades colorées dressées sur leurs rochers. L’impression de les avoir peintes quelques fois déjà, sans pourtant les avoir jamais vues.
Le train arrive. Modèle fort sympathique sorti des années 70 avec un quart d’heures de retard. Monterrosso déjà, il va décidément trop vite. Le nuit est déjà lourdement tombée, et mon reflet rougeoyant dans la vitre me rappelle que j’aurais dû acheter de la crème. Un rasoir aussi.
La gare de Levanto s’efface…
14.07 – Genova
Loupé ce train qui devait arriver en retard pourtant. Rien compris surtout. Un peu dans les vapes après cette grasse mat que j’ai l’impression d’avoir attendu depuis des semaines. Le voyage commence ici en fait, en solitaire, et sans doute doublé de ce voyage intérieur qui me manquait.
Le train suivant était lui réellement en retard, mais je suis à bord et il semble rouler dans le bon sens. Discuté sur le quai avec deux vieilles dames qui faisaient avec entrain les questions et les réponses. Compris ni les unes, ni les autres. Direction Genova Brignolle.
Sur le port, quelques tables sous un ananas gonflable et une statue de Gandhi discrètement posée dans un coin. Les rues de la vieille ville sont d’étroites fentes lumineuses dans lesquelles on hésite à pénétrer, places et placettes comme autant d’accidents fortuits apparus sans crier gare. Génie des hommes et du temps qui passe. Du temps surtout.
Une église apprêtée comme une cathédrale, et un camion poubelle qui se décide à se garer juste devant mon objectif. Bon.
15.07
Après avoir passé deux boutiques de coiffeurs chauves, j’ai enfin trouvé un lieu d’apparence honnête, entre deux bars rances et quelques rues à putes. Un temps immense qui s’étire pendant des heures, ponctué du seul bruit des ciseaux. Ma voisine, venue restaurer sa couleur, s’est assoupie, et je menace de faire de même. Travail magnifique, juste étonné qu’il fasse encore jour en sortant. J’ai du tomber sur un de ces rares spécimen de coiffeuse italienne silencieuse.
Cette ville est magnifique. Images récurrentes de Buenos Aires qui me trottent dans la tête. Empilage anarchique de maisons aux airs de palais, rues tortueuses et art consommé de l’escalier. Ces places aussi qui ponctuent le parcours de respirations. Comme si quant le ciel est toujours bleu on n’avait finalement pas tant besoin de le voir. Ils cherchent un pizzaiolo dans ce bistro.
16.07 – Pise
Il faut bien admettre que je ne me suis que modérément renseigne avant de débarquer a Pise. A part l’horaire du train et la réservation approximative d’un pieu dans une improbable auberge de jeunesse, rien en fait.
J’avoue même être ici uniquement pour faire un vibrant hommage a l’ingénierie italienne, et son éternel rappel de l’importance des études de sol avant toute opération de construction… Mais il faut admettre qu’elle s’échine aussi a faire tenir debout cette tour mal plantée depuis quelques siècles, alors qu’un ingénieur français aurait consciencieusement démonté ce bordel pour en construire une bien droite, plus haute, et en béton qui plus est.
Bref je m’attendais a trouver un truc un peu tordu au milieu de la place du village, face a la Mairie avec deux ou trois églises et une douzaine de glacier autour, et je me retrouve a traverser sous un soleil de plomb ce qui ma foi est une vraie grande ville. Et c’est long. Aller en Toscane en Juillet c’est presque aussi con qu’aller a Ushuaia en aout. Mais ça j’ai déjà fait.
Bref une ville peuplée de touristes et d’étudiantes qui font les soldes en vélo. Sympathique et dynamique.
Après quelques cafés, j’arrive enfin au pied de cette tour qui porte bien son nom (de Pise) et qui – je le confirme – ne donne pas l’impression d’une parfaite verticalité. La pelouse – pourtant interdite sous peine d’une amende forfaitaire de 25,82 euros – est envahie par un troupeau de touristes qui semble faire du Tai-Chi devant les objectifs. Sur la marbre blanc du seuil de la cathédrale, le pénible spectacle du corps décharné d’une part de pizza qui finit ses jours lamentablement.
Un avion easyjet orange passe en silence dans le ciel heu… bleu.
Malgré la horde de touriste qui semble avoir attendu tapie dans l’ombre mon arrivée pour envahir les guichets, je déniche un dealer de tickets d’entrée passablement inactif. Une fois de plus je me retrouve désarmé face aux intrigues du marketing, et doit choisir en 15 secondes deux monuments parmi la demi douzaine qui s’offre a moi sur un joli dessin. N’ayant évidemment pas lu mon encombrant guide, j’en choisis deux au hasard, dont un qui semble plus propice a la sieste, mais c’était sans compter sur l’affluence.
Après un frugal repas, ma passion pour les plantes me pousse a aller visiter le jardin botanique. Après quelques longues minutes de recherche, je trouve enfin l’objet de ma quête : un banc a l’ombre d’un bosquet de bambous sur lequel je pique un roupillon.
C’est bien l’aventure.
17.07 – Firenze
19h40. Petite bière bien méritée après un lever aux aurores, trois heures de siestes et une randonnée urbaine. Perdu dans les ruelles, en évitant consciencieusement les églises et les queues devant les musées. Pris quelques portraits de touristes, espèce grouillante dans le coin.
Auberge de jeunesse vraiment moisie hier à Pise. Loin du centre et près du cimetière, de la casse auto et du dépôt ferroviaire. Accueil épuisant par une bimbo écervelée qui chante (faux) dans son bureau, chambre à l’abri du moindre souffle d’air et meutes de moustiques toute la nuit. Quant à cinq heures du mat les deux espagnoles sont rentrées de boite pour se vautrer bruyamment sur leurs paillasses, j’ai jeté l’éponge, fait mon paquetage et suis parti sans signer le livre d’or.
Repas hier soir sur cette placette fermée découverte par hasard. Dernier lieu un peu sauvage où l’on peut aussi déguster quelques raviolis sous les arcades. Croisé à ma table un prof du coin en agriculture, deux portugais et un sud-africain en ballade.
Firenze donc. Sentiments ambivalents pour cette ville. J’y planterais bien quelques arbres mais ce serait la trahir. Sans doute plus attiré pas ses faubourgs et leur vie étonnamment normale… Retour aux écrits de Naghib Mahfouz.
Repas sous quelque arcades encore. Excellent. Certainement important de ne pas voir le ciel pour bien manger.
18.07
Un vent un peu fou ce matin, étrange variété de mistral mal orientée. Ça perturbe les touristes qui tiennent mal en ligne derrière les parapluies des guides nécessairement fermés. Je décide de marcher face au vent, pour éviter la foule sans doute tassée dans le coin opposé de la ville.
Passage par la cathédrale. Petit quart d’heure d’attente et cinq minutes de visite. C’est fait. Devant les Offices, je renonce face à la queue. On verra demain, envie de voir des oliviers. Toujours face au vent je traverse le fleuve en faisant un détour pour éviter le Ponte Veccio. Je passerais bien quelques années ici. Charmante serveuse d’ailleurs. Disons quelques années à cette terrasse alors.
Monté la colline sous le cagnard pour voir le jardin des roses. Fermé. Au loin les nuages s’accumoncèlent, mais le vent se maintient et nous protège. Cinq policiers de la municipale embarquent prestement dans leur véhicule, une Fiat sans doute dessinée par un transfuge de chez Danone. Les amortisseurs accusent durement le coup.
Entré quelques minutes dans l’église pour m’abriter du vent. Attention, déjà la deuxième aujourd’hui. Un cimetière a ses côtés, aux allées bordées de cyprès pas de Florence. Quelques oliviers taillés en couronne aux olives déjà bien grosses pour la saison. Un groupe d’anglais perché sur un banc au soleil. Inconscients.
19.07
Café de la Galerie des Offices. Un peu du mal à me remettre du Chianti d’hier. Plus de trois euros le café, j’ai parfois l’impression de contribuer de façon non négligeable au PIB italien.
Plus étonné que déçu en sortant des Offices. Bien vérifié avant de passer la porte de sortie que je n’avais pas oublié un étage en regardant le plan d’évacuation. Moi qui pensai y passer la journée. Muséographie plus que limite, légendes partiellement traduites, lumières pourries… Oui, déçu en fait, surtout pour 14 €, sans conso. Bien compris par contre la révolution introduite par les sms pour la profession de gardien de musée. Attendre la fin de la réhab sponsorisée par Benetton pour repasser.
Laverie automatique. Pas mieux ici qu’ailleurs.
Parti en bus cet aprem. Envie de voir la campagne. J’ai vu une zone commerciale à l’arrêt pour cause de dimanche, quelques autoroutes et un pont Bradley, ou Bailey je sais plus. Le bus s’échoue finalement sur le parking d’un petit supermarché. Deux asiatiques qui piaillent ensemble depuis le départ s’insurgent contre le chauffeur, un gars parle tout seul en se caressant la main. Et moi.
Donc arrêté un peu plus tard dans un bled, en suivant au hasard mes deux asiatiques. Évidemment elles allaient retrouver des amis du coin, pas visiter l’abbaye du coin comme je le pensais. En marchant un peu j’arrive à la retrouver, l’abbaye. Fermée bien sûr. Deux joyeux lurons dans la soixantaine gardent le parking vide. La discussion s’engage. Eux en italien, moi en français. On rentre finalement ensemble vers Firenze.
Je me retrouve dans cette pizzeria de l’autre côté de la ville conseillée par cet Antonio, de Napoli, croisé l’autre jour. Sympathique et pas si difficile à trouver finalement. Drôle de journée. Envie de reprendre la route.
Excellente cette pizza. Je sais pas combien ils sont à bosser là dedans. Deux ou trois divisions sans doute. Plus un gros qui en vaut bien trois qui sue devant le four à pizza. L’artiste.
21.07
Une journée à parcourir les routes du Chianti avec ce fabuleux scooter de loc. J’avais jamais vraiment conduit un scooter 125. Agréable, un peu l’impression de rouler en tongs. On sent bien les gravillons dans les virages, et c’est très autonome dans les virages.
Croisé un écureuil ce matin, quelques boites aux lettres aussi. Il faisait froid. Fait longuement la route en compagnie d’un semi-remorque. Bu une ribambelle de cafés, certains bons. Croisé quelques milliers d’oliviers, des centaines d’hectares de vigne à la pente aiguë. Des tilleuls aussi, nombreux. Une forêt de châtaigniers dans un coin, et une peupleraie au fond d’un vallon qui devait bien avoir la cinquantaine. Un cyprès mort dans un virage, couleur chocolat. Quelques châteaux cachés entre deux plis de la colline. De vieilles granges belles comme des palais, des kilomètres de murets de pierre sèche.
Et de milliers de touristes.
L’impression qu’à chaque arrêt ils nous attendaient, mon fidèle destrier et moi. Marre des bobs et des casquettes, des T-shirt « I lova Pisa », des glaciers, des vendeurs de babioles et des marchands de fringues. Si demain un bus de touristes explose en Toscane, il ne faudra pas accuser les islamistes à tort.
Demain je pars m’enterrer dans un couvent ou je file à Livourne. Visiblement la ville a été rasée pendant la guerre, et il ne reste plus grand chose de visitable. Ca devrait limiter les risques.
A part les rez de chaussée commerciaux et les rues bondées, ces villes sont vraiment superbes. Sienne et ses petites rues en pente, toutes en courbe pour être bien sûr de se perdre. Une bière en fin de journée sur la Piazza del Campo, où se tient le Palio deux fois par ans. Toujours pas trouvé de paire de godasse correcte.
J’ai oublié aussi ces dizaine de panneaux conseillant de prendre garde au verglas, j’y ai fait bien attention. Ces vielles aussi sur leurs bancs, à l’ombre toujours, en nombre pair bien souvent. Si ce constat se confirme, cela distinguerait radicalement l’Italie du reste du monde. On dit souvent qu’elles passent leur temps à médire sur les autres, mais je suis persuadé qu’elles s’en foutent des autres. Elles parlent d’elles sans doute, de leurs amours passés ou simplement rêvés.
22.07 – Volterra
Resto de merde ce soir. Bouffe touristique, serveuse qui fait la gueule, et la gamine de 18 mois d’à côté qui commence sa crise d’ado. Moi j’ai décidé de prendre mon temps.
Aperçu tout à l’heure au loin un incendie. Fumée blanche, signal de la fin selon le grand père. Pendant ce temps là, une des 30 ou 40 églises du village sonnait frénétiquement l’apéro.
Ça y est, la gamine gueule debout sur sa chaise, mais la serveuse a esquissé un sourire.
Visité Colle (à prononcer Colle, et pas Colle, comme me l’à aimablement précisé le chauffeur) entre deux bus. Charmant et pentu. Pas mauvaises ces pâtes finalement.
Trouvé mon couvent. En fait c’est un séminaire, je ne suis pas bien au fait de ces choses là. Tout est d’époque, sauf le jeune de l’accueil qui semble arrivé le matin même, et le mobilier de la chambre opportunément rafraichit dans les années 70.
Elle hurle maintenant « Ah pou ! Ah pou ! », et le père évacue finalement l’énergumène. Allez moi aussi je me casse.
23.07
Gare de Saline. Visiblement les derniers trains qui font le détour jusqu’ici ne le font plus que par politesse. J’imagine sans peine la teneur de l’évènement, le réception par le Maire et son Conseil, le vin d’honneur servit au bistro néo-mussolinien où le viens de boire un café, et le discours du conducteur devant le parterre des administrés. Mais bon pas prévu aujourd’hui, je dois prendre un bus de remplacement d’ici une heure.
Deuxième passage des carabinieri dans leur Alpha Roméo décorée comme une voiture de course. Ils s’arrêtent ce coup-ci et veulent savoir d’où je viens. C’est tout, mais ça occupe.
Bon, le bus n’a visiblement pas eu le courage de se lever ce matin. Bronzage de bord de route pour trouver une voiture pour descendre en stop. Charmante conductrice qui parle un peu trop avec les mains pour avoir une trajectoire assurée. Lâché à Cécina, une sorte de bretelle d’autoroute qui plonge vers la mer, bordée de quelques campings et de parkings encombrés de campings cars.
Sauté dans un train qui filait vers le nord.
24.07 – Rapallo
Dernier café longo et croissant opportunément gavé de crème.
Plus qu’à trouver un nouveau train qui me ramène vers la France.
Mais pas trop vite.