On entend régulièrement parler de mesure d'impact social et environnemental, mais surtout du côté de grands groupes industriels ou de services. Cela paraît souvent intéressant, mais parfois le greenwashing ou socialwashing sont bien présents. A l'origine, la mesure d'impact social et environnemental intervient plutôt dans le cadre des nouvelles activités de la Responsabilité Sociale et Environnementale (RSE) des entreprises. Elle est utilisée, par exemple, pour mieux comprendre l'empreinte carbone de certaines activités ou pour mieux intégrer des travailleurs en situation de handicap.

Mais de nombreuses entreprises et associations s'y mettent aussi, car il y a de plus en plus d'attentes pour comprendre l'impact que ces acteurs peuvent avoir sur la société dans son ensemble. Des cabinets spécialisés se sont développés pour répondre à la demande, dans tous les secteurs, mais cela ne coïncide pas vraiment aux besoins spécifiques des lieux dits "hybrides".

Martin Locret, chef de projet chez la coopérative Plateau Urbain, et pilote de la démarche Commune Mesure, nous explique tout cela.

Si la mesure d'impact est impérative, c'est qu'elle permet de rendre compte de son activité sur à peu près toutes les facettes. Aujourd'hui, la capacité d'une entreprise à évaluer son impact et à en rendre compte est devenue un élément essentiel pour mener des négociations, monter des projets, chercher des financements et nouer des partenariats.

Cependant, les nombreux référentiels de mesure d'impact proposés par les agences spécialisées ou même par les acteurs de l'ESS (exemple de la méthode Ashoka) sont peu adaptés pour les lieux hybrides gérés par Plateau Urbain et d'autres acteurs de l'urbanisme transitoire. Ils intègrent souvent trop d'indicateurs liés aux performances économiques, et très peu sur les relations au territoire ou au futur projet urbain.

C'est pour cela qu'est née la démarche Commune Mesure : développer une plateforme en ligne pour mesurer l'impact de projets de tiers-lieux. Elle se veut accessible, gratuite et partenariale. Les porteurs de projet peuvent utiliser cet outil afin de mieux comprendre les effets de leur activité en termes économiques, mais surtout sociaux, environnementaux et urbains.

L'impératif de rentabilité ou de bénéfice n'est pas au centre de notre activité. Les critères classiques, qui aident à réinvestir une partie des bénéfices et faire des placements socialement responsables, sont finalement assez éloignés de notre quotidien. (...)
Soit, on revendiquait de rester en dehors de tout cela, mais on serait évalué quand même par d'autres. Soit, on y réfléchissait différemment et on se lançait dedans. On a donc décidé d'entreprendre, parce qu'on a eu la possibilité de le faire à ce moment là, une démarche de mesure d'impact collective, participative et concertée.
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Les Cinq Toits - Paris 16 porté par l'association Aurore en partenariat avec Plateau Urbain. Copyright : Plateau Urbain, Anne Leroy

On l'a bien compris, la mesure d'impact social et environnemental, pour un acteur qui travaille déjà dans ces domaines, a notamment pour objectif de mesurer les succès des projets pour demander des financements, pour communiquer et gagner en visibilité. Mais si on va au bout de l'aspect "évaluation", elle sert aussi à révéler les failles et les échecs de certains projets ou dans certains domaines d'activités. On peut alors s'en servir comme d'un outil plus stratégique pour réorienter son projet.

Il n'y a pas de mauvais projets ou de projets inutiles. Mais il y a des projets qui rencontrent rapidement des murs. Ces projets-là viennent souvent d'acteurs qui ne sont pas du milieu de l'aménagement ou de l'urbanisme. Ils peuvent avoir une grande palette de compétences, des profils divers et une excellente idée de projet. Ils vont vraiment apporter une nouvelle vision au territoire, comprendre les attentes et les besoins d'une communauté, et travailler avec les parties prenantes. Mais monter un tiers lieu ou un lieu hybride, c'est autre chose. C'est complexe économiquement et juridiquement. C'est à ce moment là qu'il peut y avoir un vrai danger d'écueil. Finalement, il y a un nombre important de tiers-lieux qui ont une espérance de vie de 3 à 5 ans, alors que ce ne sont pas des lieux qui sont montés comme des projets transitoires ou temporaires. (...)
On voulait autant que possible apporter des éléments de connaissances partagées, qui sont autant de connaissances et de compétences acquises par les acteurs avec l'expérience et qui savent quels peuvent être les points de vigilance et d'attention à avoir dans un projet. Entre un projet qui va fonctionner sans trop de soucis et un qui va être dur à monter et où l'horizon de la fermeture arrivera beaucoup plus vite que souhaité, il n'y a pas beaucoup de différence. Il y a juste des éléments de connaissances que les porteurs de projet n'avaient pas, des points d'attention qui n'ont pas été soulevés ou des difficultés qui n'ont pas été anticipées à leur juste valeur. (...)
Parfois, des porteurs de projets vont tourner leur travail vers un service ou une activité spécifique. En cours de vie du projet, il y a besoin de faire du pilotage et de prendre des moments pour se recentrer. On peut alors se rendre compte que ce qu'on avait identifié comme une activité principale est finalement plus secondaire, et inversement. Il faut comprendre quand est-ce que cela répond à un besoin et si c'est le moment opportun pour investir du temps, de l'argent et du jus de cerveau.

Le référentiel de mesure d'impact proposé par Commune Mesure a été élaboré dans un cadre un peu particulier. Si Plateau Urbain en a pris l'initiative car la coopérative en avait besoin pour évaluer ses propres projets, l'idée était bien de s'adresser à tous les acteurs des lieux hybrides, au delà même de l'urbanisme temporaire ou transitoire. La démarche de Commune Mesure s'est donc faite de manière collective, concertée et en open source.

On voulait vraiment toucher tous les acteurs de l'urbanisme transitoire ou temporaire, mais même plus largement les tiers-lieux. Même si les lieux de Plateau Urbain sont là pour une durée limitée, nous pensons quand même qu'il s'agit de tiers-lieux car nous essayons de créer des lieux de vie, de mixité et d'activités qui réfléchissent aux problématiques du quotidien différemment. On ne voulait donc pas réaliser cette démarche dans notre coin, avec les autres acteurs de l'urbanisme transitoire, mais tendre la main à tous les tiers-lieux et lieux hybrides, qui ne se sentent pas forcément concernés par le temporaire. (...)
Bien qu'on ne souhaitait pas faire une mesure d'impact classique, un écueil pouvait tout de même être que chacun parte dans un sens différent et avec sa propre grille de lecture. Si on a un impératif à la mesure d'impact, c'est notamment pour aller chercher des financements. La grille de lecture doit donc être bien comprise de tous les acteurs, même des financeurs.  On a donc amené le plus de monde possible autour de la table : les pouvoirs publics, les fonds d'investissement, les financeurs de l'ESS, les agences spécialisées en mesure d'impact, etc. Ils avaient tous intérêt à être au tour de table et à participer aux négociations. Le grand challenge était de se mettre tous d'accord sur des indicateurs et des critères d'évaluation, pour faire autant que possible consensus quand il s'agira de communiquer, de monter ou de financer un projet.
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La Halle Girondins - Lyon 7 porté par Plateau Urbain à la demande du Groupe La SERL. Copyright Plateau Urbain, Aurélia Thome

Malgré la forte mobilisation des acteurs du domaine des lieux hybrides, cela reste un petit monde, qui touche peu de secteurs d'activités. Pourtant, par son caractère ouvert et innovant, la façon de mobiliser les acteurs et de co-créer pourrait inspirer d'autres activités.

Si on ne veut pas disséminer le modèle, on espère au moins qu'il est source d'inspiration ou d'impulsion pour d'autres acteurs de secteurs très différents. On est restés malgré tout sur un créneau limité, celui des lieux hybrides. Mais nous faisons partie d'une société, celle-là même qui est en train de changer si rapidement. Cette démarche peut être notre goutte d'eau dans l'océan pour faire en sorte qu'on puisse réfléchir différemment à ce que l'on fait et à comment valoriser son activité. Cela nous a aussi convaincu que la force principale de ces lieux, c'était leurs écosystèmes. Inscrire toutes ces réflexions dans des écosystèmes encore plus vastes, même si elles vont dans des sens différents, même si au final on ne trouve pas de consensus, cela permet au moins d'y réfléchir ensemble. On aurait alors peut-être une chance, dans un futur pas trop lointain, d'avoir envie de travailler ensemble différemment et de tendre vers une autre société.

Si cela peut donner envie de créer encore plus de lieux hybrides, de proximité, en cœur de ville, aux usages modulables et où le quotidien peut se réinventer, alors la démarche aura tout juste. La plateforme Commune Mesure n'est pas encore sortie (mais on vous préviendra dans la newsletter quand ce sera le cas, et cela ne saurait tarder !). Si la mesure d'impact reste une première étape, elle est l'occasion d'amorcer un processus stratégique plus complet pour faire naitre des lieux hybrides dans des villes de l'imprévu.

Frédérique Triballeau · dixit.net · juin 2021

Pour aller plus loin :

Photo de couverture : Antony porté par Plateau Urbain et l'association Aurore. Copyright : Anne Leroy