L’avancée de la ville ne vient pas interrompre brutalement le travail du tracteur. Le processus est plus lent et plus pernicieux. Il commence en général par une intuition, cette idée encore imprécise que tel champ pourrait être le suivant à supporter l’extension de la ville. Suivent une inscription en zone à urbaniser à long terme au plan local d’urbanisme, un bail agricole de 15 ans qui n’est pas renouvelé par le propriétaire, un agriculteur qui prend sa retraite... Le champ, délaissé, s’enfriche. Quand la décision d’urbaniser est prise, ce n’est souvent pas un espace nourricier qui est conquis, mais un champ de broussaille dont il faut bien faire quelque chose.

François Déalle-Facquez, urbaniste à Ville Ouverte, connaît bien ce processus :

Sylvain Grisot > Nous avons besoin des sols agricoles, mais comment les préserver ?

François Déalle-Facquez > Préserver les terres agricoles de toute urbanisation, techniquement, c'est assez simple, car nous avons de bons outils réglementaires, de zonage notamment. Mais là où se rencontrent l'espace agricole et l'espace urbain, il devient plus compliqué d’agir. Dans des contextes de pression foncière, la vocation agricole de l'espace peut facilement être remise en question, par les élus comme par les acteurs agricoles eux-mêmes. La pression s’exerce en lisière urbaine, une situation commune à toutes les franges des grandes agglomérations, que j’ai rencontrée à Pau, Arras, Clermont ou bien sûr en Île-de-France. Ce sont des secteurs où il n'y pas une agriculture intensive. On y retrouve des sièges d'exploitation auparavant éloignés du tissu urbain, des locaux reconvertis en logements à destination des urbains, des espaces de culture résiduels, en dents creuses, etc. Tout cela compose, dans l’épaisseur, un front urbain qui progresse inexorablement.

Sylvain Grisot > Cette lisière, ce n’est pas encore la ville, mais ce sont les espaces où on sait qu’elle va arriver ?

François Déalle-Facquez > Cette lisière a plusieurs spécificités, notamment le fait qu’elle soit viabilisable, grâce à la présence immédiate des réseaux d’électricité, d'assainissement, de transport. C'est l'infrastructure urbaine qui est aux portes du monde agricole, ce qui facilite bien entendu l’urbanisation. Mais il y a aussi un paysage qui se transforme au contact de la ville, qui fait par exemple disparaître les bocages, les chemins ruraux. Et puis, il y a la question des imaginaires : la lisière n'est pas une frontière de la ville, au contraire, elle est déjà considérée comme un espace urbain « vide », dont les acteurs anticipent la transformation.

Sylvain Grisot > Cette lisière n’est pas encore tout à fait urbaine, mais plus vraiment agricole. Alors l’urbanisation devient finalement la seule valorisation possible de cet espace ?

François Déalle-Facquez > C'est un entre-deux pour lequel nous avons du mal à conforter ou reproduire un modèle agricole pérenne qui sache en même temps tisser un lien avec le territoire urbain. D’un côté, les acteurs – élus, promoteurs, propriétaires fonciers – ont une convergence d'intérêt vers son urbanisation. De l’autre, les acteurs du monde agricole ne sont pas suffisamment outillés pour proposer d’autres valorisations de ces espaces résiduels. Alors la solution penche du côté de l'urbanisation.

Sylvain Grisot > Y a-t-il des dynamiques qui émergent pour faire quand même projet dans les lisières, sans les urbaniser ?

François Déalle-Facquez > Oui, il y a par exemple des territoires où l'agriculture trouve facilement un lien avec l'espace urbain proche et ses usages. Un exemple : la ferme de Viltain, aux portes du plateau de Saclay, qui propose de la vente directe, des cueillettes et des activités pédagogiques. On pense aussi aux jardins familiaux et aux nouveaux acteurs d’une agriculture urbaine, qui s’appuient sur des modèles économiques alliant pédagogie, formation, insertion, etc. Le maintien d’une activité agricole va alors de pair avec la qualité de vie des urbains. La situation est plus complexe dans les territoires moins dynamiques, où ce type de projet n’est pas forcément possible, avec de fait un abandon de l'activité agricole.

Sylvain Grisot > Qu’est-ce qu’il faudrait changer pour permettre de cultiver cette lisière ?

François Déalle-Facquez > On manque d'outils pour apporter de la qualité et de la pertinence au projet agricole. Il faut penser la valeur du lien entre espace agricole et espace urbain, à travers le projet de paysage ou le projet alimentaire, et trouver des modèles complémentaires à ceux qui fonctionnent encore. Je ne dis pas qu'il faut passer d'une agriculture exportatrice à une agriculture vivrière. Mais on peut rechercher des formes agricoles complémentaires, qui répondent à des attentes locales et s’adaptent aux nouveaux modes de vie. Les urbains et les agriculteurs ont tout à y gagner. La lisière, c’est l’endroit où on peut arriver à retisser un lien et un imaginaire commun entre la ville et la campagne.

C’est donc le moment de faire projet dans ces franges des villes, mais plus d’y bâtir. Alors que le monde agricole et la population des villes se murent dans un dialogue de sourds, il s’agit de recréer des passerelles. Cependant valoriser ce foncier périurbain par l’agriculture est complexe, en raison du cumul de plusieurs facteurs :

  • le très fort recul du nombre d'exploitations depuis des décennies, qui s'accentue avec le départ à la retraite de toute une génération et la difficulté à trouver des repreneurs ;
  • la fragmentation historique des exploitations, très souvent éclatées en différents baux agricoles auprès de propriétaires différents, rendant très difficile toute réorganisation ;
  • une rétention foncière dans les secteurs périurbains, où les terres agricoles sont laissées en friche dans l'attente d'une urbanisation future, plutôt que de les louer à un exploitant. Faible rentabilité, complexité de gestion et difficulté à trouver des exploitants se conjuguent pour inciter les propriétaires à miser sur l'étalement urbain plutôt que sur l'agriculture.

Cultiver la lisière, c’est passer d’une logique de protection encore timide (la sanctuarisation de sols agricoles) à une démarche de projet positive, cumulant production alimentaire de proximité, transition des modèles productifs, pédagogie, paysage, mais aussi signal politique. Car ce travail sur les limites de la ville peut marquer de façon tangible le choix d’un mode de développement urbain, quitte à mobiliser les moyens publics ou des outils innovants pour acquérir le sol. C’est le rôle de la collectivité de fixer le cap, d’amorcer les processus, de porter les projets agricoles dans les lisières de la ville et de les aider à vivre.

Extrait du chapitre 8 " Recycler les espaces " du Manifeste pour un urbanisme circulaire - Sylvain Grisot