On le sent bien, nos villes aussi entrent en transition, et la crise du Covid a boosté des tendances déjà en marche, comme le besoin d'espace public et de nature dense, pour sortir des appartements exigus et sans balcons. Pour faire cette ville du bien-être, de la bonne santé, le design d'espaces urbains peut proposer des réponses. Nous en avons discuté avec Dorothée Noirbent, designer d'espaces urbains, basée à Lyon.

On constate une véritable révolution dans la fabrique des territoires, avec des collectivités qui aspirent d´avantage à créer des espaces publics plus qualitatifs pour les citoyens, en renforçant les services urbains pour des villes plus apaisées. Des espaces travaillés à l'échelle humaine, pour activer la rue et donner envie de vivre dans ce quartier ou de se promener. Rendre la rue au citoyen et que le piéton en devienne l'usager principal. La majorité des citadins n'ont pas de jardins, de terrasses ou de balcons. L'espace public est alors un extérieur pour eux, mais cela manque d'équipement et d'aménagements. C'est ce que peut proposer le design urbain. Notamment du mobilier adapté pour avoir envie de passer du temps dehors, en sortant de l'offre traditionnelle, et en adaptant les équipements à l'environnement et aux usages pratiqués ou à venir.

— Dorothée Noirbent

Pour améliorer la qualité de vie des citadins et aller vers des villes plus apaisées, la transformation, même minimale, de l'espace public apparaît comme un facteur clé. Cela peut bien sûr passer par la piétonnisation de certaines rues à certains moments de la journée, de la semaine ou de l'année, mais aussi développer des services plus ciblés sur le piéton et non pas simplement une poubelle ou un banc sur le trottoir.

A Montréal, en 2012, une association de commerçants, après avoir constaté une baisse d'activité dans la rue, a fait appel à un collectif de designers. L'idée était de trouver un aménagement léger, mais plus accueillant, qui donne envie aux passants d'emprunter la rue et d'y flâner, notamment le soir. Un éclairage ludique et participatif a été mis en place et a connu un fort succès, grâce aussi à une signalétique par pastilles au sol pour signaler l'événement.

La force du design est son agilité et sa capacité à s'adapter très rapidement à un environnement. On peut proposer des alternatives sans transformations lourdes. Il suffit souvent de peu de choses pour amener de la valeur ajoutée à un espace pour tester des usages et vivre la ville autrement.
Projet Sphéérie à Montréal - Copyright : Dorothée Noirbent

Cette vidéo du projet Sphéérie montre la création de luminaires et leur installation rapide dans la rue, ce qui montre qu'il est possible de redonner envie de ville sans pour autant transformer structurellement l'existant, mais en se servant de lui et en le réenchantant.

Cette capacité du design urbain de faire avec peu permet aussi d'intensifier les usages des lieux, d'espaces déjà existants et souvent sous-utilisés, selon les différents temps.

Le design urbain permet de mieux occuper l'espace en ville, de façon plus souple dans sa conception temporelle. C'est important de prendre en compte les temps de la journée ou les saisons dans lesquels on intervient. Les lieux publics ne sont pas investis par les mêmes usagers selon les temps de la journée, comme l'a dit le designer Marc Aurel "il y a autant d'usages du lieu que de profils d'usagers". Pourtant les mobiliers qu'on retrouve dans l'espace public sont assez basiques et standard dans une idée de répondre à un principe d'universalité qui n'existe pas.

Ces espaces sont sous-utilisés, et finalement pas fait pour tout le monde, car peu adaptés aux besoins et contraintes de chacun. Cela nous rappelle notre échange avec Clémentine Delval sur la nécessité de faire la ville non pas pour tous, mais pour chacun et chacune, en pensant notamment aux plus fragiles.

Ces espaces publics questionnent alors sur leur aménagement, mais aussi sur leur non-aménagement, pour permettre d'accueillir des évènements comme des marchés, des foires ou des concerts. On peut aussi penser à ces parkings qui se transforment en marché le temps d'un samedi matin, qui ne sont pas vides, certes, mais qui n'amènent aucune vitalité. Que fait-on, alors, quand il ne s'y passe rien ? Les habitants, les commerçants, les promeneurs se retrouvent face à des espaces vides inutilisables. A Montréal, la place Emilie-Gamelin située en plein centre-ville manquait d'attractivité et avait finalement mauvaise réputation. Le collectif Pépinière & co a alors mis en place un village éphémère pour "redonner un visage plus humain" à cet espace isolé.

C'était l'un des défis posés par la Biennale Internationale de Design à Saint-Etienne, en 2014: une grande place dans le centre ville, déserte la plupart du temps, qui souffrait d'un manque de vie. Il a fallu à la fois trouver un objet pour habiller l'espace, le rendre esthétique, tout en gardant son caractère fonctionnel d'espace pour les marchés et pour les foires. Dix structures sur roues, indépendantes ont été créées et pensées de façon à pouvoir les emboîter après les événements, créant une structure graphique qui donne une nouvelle identité à la place. Cet objet modulaire a permis d'intensifier les usages de ce site grâce à l'arrivée de curieux, tout en conservant ses usages évènementiels.

Le cube gigogne à Saint-Etienne

Pour changer durablement la ville, l'implication des habitants dans le design des espaces urbains et le processus de conception peut aider la prise en compte  l'expertise d'usage des habitants. Par exemple, la place du Géant à Saint-Etienne (encore!) a été investie pendant trois ans pour tester ses usages futurs avec les habitants qui le souhaitaient. Le design de l'espace a alors la capacité de changer l'image d'un lieu ordinaire en le révélant sans pour autant amener du mobilier en plus ou transformer les bâtiments adjacents.

Place du Géant à Saint-Etienne - Copyright : collectif etc

Vous l'avez sûrement déjà remarqué, mais nous avons cité beaucoup de villes de la région Auvergne-Rhône-Alpes qui est très investie dans ce domaine. Un important renouvellement de la métropole lyonnaise permet au design de l'espace urbain d'être de plus en plus intégré dans les commandes publiques, et les bords du Rhône et de la Saône sont des lieux d'expérimentations privilégiés.

Cependant, le design d'espaces urbains, dans ce qu'il a de plus important, c'est à dire l'expérimentation, la modularité et la souplesse qu'il permet, est encore assez peu utilisé en France, à la différence de l'Amérique de Nord. Peut-être parce que les villes outre-Atlantique, encore jeunes, sont moins attachées à une lecture urbaine patrimoniale de leurs centres urbains et laissent plus de place à l'expérimentation et aux essais/erreurs.

Frédérique Triballeau · dixit.net · Octobre 2021

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