Le bon usage sur le bon sol

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Entretien avec la docteure et présidente de l'entreprise Sol &co, Anne Blanchart, à propos de l'importance des sols dans la planification territoriale et l'urbanisme opérationnel : "Le parent pauvre de l’aménagement du territoire, aujourd'hui, cela reste le sol". L'occasion pour nous de remettre une couche, après l'article de Patrick Henry Agir avec et pour les sols, sur ces potentiels encore trop peu considérés.

Vous avez cofondé l’entreprise Sol &co en 2019 après votre thèse sur la prise en compte des potentialités des sols dans la planification territoriale et l’urbanisme opérationnel. Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur vous ?

En effet, la création de cette entreprise découle du travail de thèse que j’ai réalisé au Laboratoire Sols et Environnement (Université de Lorraine, Inrae) à Nancy et à l’Institut d’Urbanisme et d’Aménagement Régional d’Aix-Marseille (Aix-Marseille Université). Elle a été co-financée par l’ADEME et la Région Grand-Est. Je suis donc docteure en Urbanisme et en science du sol et j’ai décidé de marier ces deux disciplines dans mon activité professionnelle.

Pourriez-vous nous expliquer pourquoi vous avez choisi ce sujet de thèse ? Trouviez-vous qu’on ne parlait pas assez du sol dans les projets d’aménagement urbain ?

En 2015, j’ai commencé à travailler dans un cabinet d’architecte paysagiste en Île-de-France, à la suite de mon master en urbanisme. J’ai eu l’occasion de travailler sur des projets urbains nationaux et internationaux, et je me disais qu’il manquait quelque chose à la manière dont on concevait et faisait l’aménagement du territoire. Pourtant, j’étais dans une agence de paysagistes, il y avait donc une réelle prise en compte de la nature et du vivant, mais on manquait de connaissance sur les sols. Je voulais aussi rapprocher la discipline de l’aménagement du territoire avec la géologie que j’avais pu aborder lors de ma licence. Cette thèse proposée par le Laboratoire Sols et Environnement parlait de cela, marier urbanisme, agronomie et pédologie (la science du sol), j’ai donc sauté sur l'occasion.

Vous y expliquez qu’il existe différents types de sols en ville, ce qui n'est pas forcément évident. Les sols urbains ne sont donc pas homogènes ?

En effet. On a choisi trois métropoles pour cette étude : Nancy, Marseille et Nantes. Puis on a pris plusieurs sites dans chacune : des écoquartiers, des projets de rénovation urbaine et des projets d’extension. On y a prélevé des échantillons de sol pour y faire des analyses en laboratoire : on a évalué sur chaque échantillon avec des indicateurs physiques, chimiques et biologiques. Avec les résultats, on a pu montrer que chaque sol était différent. Au sein d’une même ville, d’une même aire urbaine, iIl y avait des sols très anthropisés, c’est-à-dire présentant des traces d'une activité humaine très intense. D’autres sols, qui avaient connu un usage de type jardin, présentaient des caractéristiques physico-chimiques plutôt similaires aux sols agricoles voisins.

On a donc pu démontrer qu’en milieu urbain il peut y avoir des sols très hétérogènes, avec des usages, des fonctionnements et des temporalités différentes. Ensuite, on est passé sur les notions de fonctions et de services afin de comprendre quels bienfaits ces différents sols pouvaient fournir. On s’est alors rendu compte qu’il y a des sols en ville qui sont capables de rendre des bienfaits qui peuvent être parfois supérieurs à certains sols agricoles ou forestiers. Cela peut par exemple être la bonne infiltration de l’eau, la séquestration du carbone, la participation à la réduction d’îlot de chaleur ou être un habitat pour la biodiversité. Pour que ces sols puissent cependant fournir à haut niveau ces bienfaits, il faut que leur usage soit compatible avec leurs caractéristiques physiques, chimiques et biologiques. D’où l’importance aujourd’hui de recourir à un diagnostic de la qualité des sols en amont de tout projet d’aménagement, avant de décider de leur usage.

La thèse avait aussi cet objectif de faire échanger acteurs de l’aménagement, agronomes et pédologues, afin de faire tomber les a priori qu'il pouvait avoir sur les sols urbains. Effectivement, en milieu urbain, il y a des sols qui sont pollués parce qu’il y a une activité industrielle ou anthropique qui a précédé. Mais il y a aussi des sols qui sont des ressources et qui répondent à de nombreux enjeux environnementaux. Il est aujourd’hui important de les identifier pour pouvoir ensuite les préserver lors de l’aménagement. Je ne dis pas qu’il ne faut plus construire ou qu’on ne doit plus imperméabiliser, mais on pourrait le faire de manière plus logique et plus durable si un diagnostic de la qualité des sols était fait en amont des projets.

Il faudrait finalement adapter le projet urbain au sol, choisir « le bon usage sur le bon sol », comme vous l’expliquez dans votre thèse ?

C’est ça. Je peux vous renvoyer au programme de recherche DESTISOL qui a été mené et co-financé par l’ADEME. Ma thèse a participé à enrichir ce programme de recherche. On a essayé de développer un outil d’aide à la décision qui permettrait aux acteurs de l’aménagement d’avoir des connaissances sur les potentialités des sols en amont de tout projet : la valeur pH, le taux de carbone, la teneur en azote ou en phosphore... Cet outil traduit ces paramètres physiques, chimiques et biologiques en service. Par exemple : ici ce sol est capable à 80% d’accueillir un bâtiment ou ce sol-là est capable à 90% d’accueillir un espace vert. À l’inverse, ce sol-là est capable d’accueillir à 20% seulement un bassin de rétention d’eau.

L’idée est de réunir autour de la table architectes, paysagistes et urbanistes afin de faire une cartographie des sols et faire les bons choix d'aménagement. On est dans une logique de préservation de la ressource en place et on décaisse moins de sols. On est aussi dans une logique de préservation des sols naturels alentour : si on veut faire des jardins partagés ou des espaces verts, on doit éviter d’aller récupérer de la terre végétale des milieux agricoles pour la ramener en ville, comme c'est souvent le cas. On peut faire avec la ressource qui existe. Si l’usage est adapté au sol, le sol va fonctionner bien plus durablement.

Mais vous soulignez aussi dans votre travail le manque de dialogue entre les acteurs qui font la ville et vous appelez à plus d’interdisciplinarité ?

Le parent pauvre de l’aménagement du territoire, aujourd’hui, cela reste le sol. En France, il existe des lois qui protègent l’air et l’eau, mais nous n’avons pas de protection des sols. Il faut encourager le dialogue entre l’aménagement du territoire et les sciences du sol. C’est ce que j’essaie de faire aujourd’hui au travers les activités de Sol &co. C’est tout bête, mais en urbanisme, on ne donne pas la même définition à un sol qu’un pédologue ou un agronome, il n'y a pas de langage commun. Ce serait la première étape. La deuxième serait d'avoir des outils communs afin d’avoir une considération totale des sols en milieux urbains quand on propose un projet d’aménagement. Il faut une co-construction de ces disciplines, donc des outils utilisables par tous. C’est notamment pour cela qu'on essaie de faire nos projets de manière très participative, que ce soit avec le citoyen, l’aménageur ou le gestionnaire de parc. En amont, on cherche à bien comprendre les objectifs du projet pour ne pas échantillonner n’importe où, mais pour répondre aux problématiques. Cela permet aussi de sensibiliser en faisant participer les acteurs à l’échantillonnage. On aime bien faire une journée où les gestionnaires ou les citoyens peuvent venir mettre les mains dans le sol et prélever des échantillons. Ils en ressortent avec une meilleure connaissance des sols, mais aussi de ce que peuvent apporter les agronomes et les pédologues aux projets d’aménagement.

Vous avez donc fondé Sol &co en 2019 pour répondre à cette exigence de mieux connaître et protéger les sols et leur biodiversité dans l’aménagement du territoire. Vous avez commencé à les évoquer, quelles sont vos actions ?

Nous sommes actuellement 5 associés dans Sol &co, et je travaille à plein temps avec mon associé Quentin Vincent, docteur en écologie des sols, qui a également réalisé sa thèse au Laboratoire Sols et Environnement. La principale activité de Sol &co est ce travail de conseil et de diagnostic. On intervient en amont de projet d’aménagement, ou des parcs urbains et des jardins partagés pour effectuer des diagnostics de sol. On va échantillonner les sols et effectuer des analyses physiques, chimiques et biologiques. Mais on ne donne pas seulement le bordereau d’analyse, on propose aussi des recommandations de gestions aux partenaires afin d’avoir une meilleure gestion du sol au long terme, qui serait plus compatible avec ces caractéristiques. On conseille aussi sur l’usage, notamment dans les projets d’aménagement.

On s’est aussi rendu compte à travers les thèses et les premières missions de l’entreprise qu’il y avait une très forte méconnaissance du sol par les acteurs de l’aménagement du territoire. On a donc mis en place des formations aux questions de sols et de biodiversité qu’on propose auprès de bureaux d’études, de collectivités et de citoyens. Enfin, on fait de la sensibilisation et de l’animation, comme des animations scientifiques à visée pédagogique : comment connaître la texture de son jardin avec le test du boudin par exemple. Grâce à cela, on parvient à développer un réseau régional, principalement dans le Grand-Est, avec des citoyens et des professionnels engagés sur ces questions. On souhaite que ce réseau prenne de l’ampleur jusqu’à remonter aux instances gouvernementales, pour qu’enfin nous ayons dans quelques années un traité qui protège la qualité des sols en milieux urbains, mais aussi agricoles et forestiers.

Pour finir, regardons un peu vers l’horizon : qu’est-ce qu’il faut changer, selon vous, dans nos façons de faire la ville d’ici dix ans ?

C’est une question difficile. Je pense qu’on est déjà sur une bonne lancée. Il y a 15-20 ans, il n’y avait pas du tout cette sensibilité pour l’environnement et toutes les problématiques du développement durable. Il y a un « retour à la terre » avec des citoyens qui veulent de nouveau jardiner, produire un peu leurs aliments et mettre les mains dans la terre le weekend.

Je situerai le changement plutôt au niveau des collectivités ou des politiques publiques. C’est dommage qu’en 2020, il n’y ait toujours pas de loi pour protéger les sols. Bien sûr que c’est aux spécialistes de faire les efforts nécessaires pour sensibiliser les citoyens et les professionnels qui font la ville. Mais pour une meilleure prise en compte, un cadre réglementaire pourrait aider. Donc d’ici dix ans, il faudrait au moins qu’il y ait une loi sur la protection des sols, qu'ils soient "naturels" mais aussi urbains.

Crédit image : Peb & Fox / Université de Lorraine

Pour aller plus loin :

Entretien recueillis par Frédérique Triballeau / CC-BY dixit.net 2020

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