Les colocations solidaires de Caracol

intensifier les usages

Rénover des bâtiments vides en colocations multiculturelles, solidaires et joyeuses, voici ce que propose l'association Caracol. Elisa Desqué et Simon Guibert nous expliquent comment, grâce à l'urbanisme temporaire, ils favorisent l'insertion des réfugiés par le logement et l'emploi.

Elisa Desqué > J’ai rejoint Caracol récemment après mes études en urbanisme. J'ai fait un stage de fin d’études à la 27ème région avec un travail autour des liens entre les Communs et l’action publique. C’est à partir de là que j’ai rencontré des communautés à Bruxelles et à Barcelonne et que je me suis intéressé au foncier et aux friches urbaines comme communs urbains. Je viens à la base du design et de la sociologie, mes études d’urbanisme m'ont permises de boucler la boucle.

Simon Guibert > Je travaille pour Caracol depuis fin 2017. Mon parcours est plutôt orienté vers les politiques publiques. J’ai fait Sciences Po Rennes puis 3 ans à l’ESSEC, où je me suis un peu plus spécialisé dans l’urbain.

Ce qui m’a vraiment poussé dans ce projet, c’est une expérience de plusieurs années comme habitant d’une coopérative d’habitat en Suisse qui s'appelle La Ciguë et qui a pour particularité de mettre des bâtiments vides à disposition d’étudiants qui n’ont pas les moyens de se loger. Ce sont d’ailleurs souvent des étudiants étrangers, qui ont des difficultés à trouver un emploi à côté des études, car les conditions de permis de travail sont compliquées en Suisse. J’ai donc vécu pendant plusieurs années dans un environnement multiculturel. En rentrant en France, j'ai souhaité poursuivre cette expérience. C’est à ce moment-là que des projets d’urbanisme transitoire ont commencé dans Paris, en 2015, comme les Grands Voisins. Il y a eu au moins deux ans de recherche de contact, avant de pouvoir lancer l’association. On voulait comprendre l’environnement, voir comment adapter la législation de Genève à la France. C’était encore les prémisses d’un cadre législatif qui encourage désormais la pratique, avec la loi Molle en 2009 et maintenant avec la loi Elan. Il est désormais possible de mettre en place des habitats intercalaires.

Frédérique Triballeau > Pourriez-vous donner un exemple de l’une de vos colocations solidaires et expliquer qui sont les acteurs qui s’articulent autour du projet ?

Simon Guibert > Prenons Toulouse, car nous sommes en plein dedans !

Elisa Desqué > La maison appartient à l’Établissement Public Foncier local. La mairie nous a contacté pour monter un projet d’occupation temporaire à but d’habitat solidaire. Sur chacune des colocations, on travaille en complémentarité avec d’autres acteurs, comme des architectes, des designers de l'urbanisme transitoire, des acteurs de la solidarité et de l’insertion. Dans ce cas, il s’agit d’Habitat et Humanisme Midi-Pyrénées pour le volet social et Unity Cube, une association Toulousaine spécialisée dans l’urbanisme transitoire et les aménagements réversibles. Ensuite, avec ce groupement, on part à la rencontre des écosystèmes de solidarités, comme le Forum des réfugiés, le SIAO 31et des associations qui font de la mise à l’abri.

Simon Guibert > On travaille toujours en groupement, et on s’entoure de partenaires locaux. On s’appuie sur des acteurs locaux qui favorisent les rencontres. Les colocataires arrivent alors dans la coloc avec une sorte de catalogue d’activités possibles, afin que l’intégration soit la plus complète en fonction de leurs besoins. L’idée est de s’appuyer sur un lieu pour proposer plus qu’une chambre, pour que l’expérience de colocation soit riche. Cela veut dire travailler avec la ressourcerie du coin pour que les habitants puissent récupérer des meubles, voire un bricotech pour emprunter des outils, des clubs de sports, culturels, tout ce qui va permettre aux colocataires de rencontrer des gens de l’extérieur, de s’intégrer dans leur quartier et d’y participer.

Frédérique Triballeau > Comment trouvez-vous les bénéficiaires de vos logements ?

Elisa Desqué > Les bénéficiaires sont en partie des réfugiés, en partie des français. Les réfugiés de la coloc à la Roche-sur-Yon ont été identifiés par Habitat et Humanisme et ont bénéficiés d’un accompagnement à la mobilité hors Ile de France. A Toulouse, on a essayé de sortir du cercle et on a rencontré d’autres structures. On va ensuite à la rencontre de ces personnes, on leur présente le projet que l’on porte, puis nous organisons des temps d’information collective ouvert à toutes et tous. Ces temps permettent aux personnes de se rencontrer et de découvrir nos projets. A la suite, nous invitons les personnes motivées à nous recontacter pour organiser des entretiens individuels.

Frédérique Triballeau > Vous vous basez sur leur motivation ?

Elisa Desqué > C’est ça. Un.e travailleur.e social.e est mobilisé.e pour nous suivre dans le processus de recrutement.

Simon Guibert > Il faut adhérer aux valeurs du projet, avoir un socle commun dans chacune des colocs, comme la volonté d’avoir un habitat qui soit le plus écologique possible. Cela va au-delà que l’envie d’avoir un logement. La seule façon que l’on a actuellement pour identifier cela chez les candidats, c’est de passer beaucoup de temps avec eux. Pour un emménagement en janvier, par exemple, on va rencontrer des personnes dès le mois d’octobre. L’idée est aussi de former un collectif qui soit équilibré. On ne va pas intégrer dans le collectif des personnes qui ont exactement les mêmes problématiques, sur la maîtrise du français par exemple. Le but étant que les résidents se complètent. Il y a aussi des sessions sur place, par le biais de chantiers participatifs qui permettent aux personnes de se projeter dans le logement.

Frédérique Triballeau > Finalement, le fait que vous intégriez des personnes réfugiées, c’est aussi pour apporter cette diversité ?

Simon Guibert > Il y a un besoin d’accès au logement fort et identifié pour ce public particulier. Quand une personne obtient son statut de réfugié, elle est souvent dans un centre d’hébergement d’urgence où elle ne peut plus rester car ils sont dédiés aux demandeurs d’asile. Elle a entre 3 et 6 mois pour trouver une solution de logement, ce qui est très court dans une ville comme Paris ou Toulouse. Les personnes sortent donc souvent du centre sans aucune solution de logement et sont dans des situations de précarité extrême. Cela engendre une spirale négative : c’est difficile d’avoir un emploi quand on est à la rue, de constituer un réseau, etc. Mais en effet, si on a choisit d’intégrer des personnes ayant un statut réfugié dans chaque coloc, c’est aussi pour toute la richesse qu’un cadre multiculturel peut apporter à chacun. Encore une fois, cela ne convient pas forcément à tout le monde, cela demande un peu d’adaptation, mais, pour vivre dans une de ces colocs, je ne changerai de logement pour rien au monde.

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Frédérique Triballeau > En pratique, quel type de bâtiment recherchez-vous pour y installer une coloc ? Comment faites-vous les démarches ?

Elisa Desqué > On démarche des promoteurs, des acteurs de l’urbain publics et privés. On s’est surtout concentrés sur le parc public et et on travaille avec des architectes qui innovent en termes de réglementation et qui travaillent sur les changements de destination temporaire. Entre 100 et 1000m2, on peut faire du logement. Au-delà, on peut réfléchir à d’autres programmations, avec des espaces d’activité et de production.

Frédérique Triballeau > Sur quelle durée de temporaire sont les colocs ?

Elisa Desqué > On a un minimum d’occupation de 18 mois, en comptant le montage du projet, avec toujours la possibilité d’être reconduit. Un an, c’est le minimum pour que la colocation ait un sens et qu’il y ait un accompagnement social fort. Sur des territoires tendus comme Paris, généralement le temps des opérations ne dépasse pas deux ans.

Frédérique Triballeau > Quand vous investissez un bâtiment, y a-t-il souvent besoin de le réhabiliter pour s’y installer et en faire un lieu agréable à vivre ?

Simon Guibert > Oui, ce sont des lieux qui sont restés vides pendant un certain temps. Les besoins d’aménagement sont plus ou moins forts selon les lieux. On va privilégier ceux qui nécessitent des aménagements légers. L’idée est aussi de faire avec l’existant et de composer avec les habitants un aménagement qui soit le plus sobre possible. Dans l’idéal, on va faire des aménagements qui pourront être démontés pour être reconstruit ailleurs.

Frédérique Triballeau > L’aspect modulaire est en effet important, puisque les logements sont temporaires.

Simon Guibert > On travaille avec l’association Unity Cube qui est spécialisée dans l'aménagement des projets d’occupation temporaire. Ils proposent par exemple des cloisons en palette entièrement réversibles. C’est un moyen de donner confiance aux habitants sur leur capacité à aménager leur lieu de vie, de pouvoir l’entretenir. Cela leur permet aussi se sentir chez eux grâce à leur participation aux travaux.

Frédérique Triballeau > Oui, j’imagine que c’est particulièrement valorisant d’être acteur et créateur de son espace de vie.

Simon Guibert > Il y a toute une dimension de prise de confiance en soi, avec l'importance d’être dans un lieu que chacun intègre sur un pied d’égalité, où chacun a les mêmes droits, les mêmes devoirs et la même redevance. Un de mes colocs, qui a un statut de réfugié, est bon en bricolage. Cela lui permet de prendre une autre posture, d’être un sachant.

Elisa Desqué > C’est pour cela qu’on a à cœur de faire des chantiers participatifs. A Toulouse, cela fait un mois et demi que les habitants sont là-bas tous les weekends, entre bricolage et grandes tablées.

Frédérique Triballeau > Les colocs que vous proposez sont plutôt dans des grandes villes et en banlieue parisienne. Est-ce que vous avez pensé à en ouvrir dans des villes moyennes, voire en campagne ?

Simon Guibert > Ce serait le rêve. On a plusieurs propositions de bâtiments en zone périurbaine, voire rurale, mais on attend d’avoir plus de retours d’expériences de nos premières colocs. Les projets en rural demandent plus de relais locaux et plus d’accompagnement vers l’emploi. Il faut prendre en compte les problématiques liées à la mobilité car les réfugiés n’ont pas forcément de permis, ou du moins, un permis valable en France.

Frédérique Triballeau > C’est vrai qu’en ville, il y a tout un écosystème qui se développe autour du temporaire, avec des acteurs sociaux qui sont présents et identifiés. Peut-être que le voisinage est plus habitué aussi à ces turn-over.

Simon Guibert > Oui, mais il y a des villages où les habitants sont en demande de projet dans lesquels s’impliquer. Une ville comme Concarneau a accueilli à bras ouverts des personnes réfugiées, avec une implication importante des habitants.

Frédérique Triballeau > Avez-vous développé un outil pour mesurer les impacts sociaux de vos colocations ?

Elisa Desqué > Je suis en plein là-dessus en ce moment ! En interne, on a des indicateurs quantitatifs et qualitatifs, mais dans un mois, un cabinet d’évaluateurs va nous suivre plus particulièrement. On n’a pas assez de recul sur nos colocations pour l’instant. Notre hypothèse est que de vivre de façon multiculturelle permet de créer un réseau de sociabilité et de débloquer des possibilités. Au bout de six mois par exemple, un coloc réfugié a trouvé un appartement grâce à une copine d’un autre coloc qui est venue manger un soir. Avec l’Urban Lab de la ville de Paris, on est dans une démarche d’auto-évaluation, sur la manière dont on monte le projet et sur le projet social en interne. Dans le cadre de notre participation au programme Cohabitations solidaires de la DIHAL et DIAIR on mène une mesure d’impact sur l’intégration de nos bénéficiaires réfugiés. On réfléchit aussi avec des étudiantes de l’ESSEC pour développer des indicateurs et des outils d’évaluation.

Frédérique Triballeau > Quels sont les verrous à faire sauter pour développer plus facilement vos colocs solidaires, qu'ils soient législatifs, institutionnels ou culturels ?

Simon Guibert > On croit dur comme fer que la pratique de l’habitat intercalaire va prendre de plus en plus de place. Cela existe depuis des décennies en Suisse, en Allemagne ou en Hollande. La pratique est récente en France et le modèle doit encore faire ses preuves, mais cela fait longtemps qu’il y a des occupations temporaires pour l’hébergement d’urgence. Je suis convaincu que de nouveaux acteurs vont émerger, pour d’autres publics, d’autres modèles, d’autres temporalités. Il y a assez de vacance immobilière pour que d’autres projets émergent et on est très loin d’avoir résolu les problématiques d’accès au logement. Le dernier rapport de la fondation Abbé Pierre nous rappelle qu’il y a plus d’appartements vides que de personnes à la rue.

Elisa Desqué > On pourrait cependant gagner du temps sur les permis pour permettre une occupation temporaire. Mais cela va dans le bon sens au niveau législatif. En juillet 2019, les députés ont voté un amendement permettant la défiscalisation pour une mise à disposition par un particulier.

Frédérique Triballeau > Finalement, en tirant sur la ficelle, les verrous se lèvent assez facilement.

Simon Guibert > Cela fait deux ans qu’on a démarré l’association, on a aujourd’hui trois occupations temporaires et on travaille sur une vingtaine de pistes sérieuses. Il y a un besoin qui est identifié du côté du propriétaire. Cela ne sert à rien de vouloir aller trop vite, ce sont les expérimentations réussies qui vont donner confiance. On est très optimiste.

Frédérique Triballeau > Pour terminer, comment envisagez-vous la fin de vos colocations ?

Simon Guibert > La fin de l’occupation temporaire est organisée dès le montage du projet. Pendant toute la durée de l’occupation, il y a un accompagnement vers le logement durable et vers l’emploi. Les personnes trouvent assez rapidement. Si à la fin de l’occupation, il reste une personne qui n’a pas trouvé de logement, on travaille avec nos partenaires comme Habitat et Humanisme pour trouver une solution de relogement. Si l’occupation dure trois ans, il y a des fortes chances que les colocs ne soient pas toujours les mêmes personnes. On ne peut pas garantir à 100% le relogement, mais c’est notre priorité.

Elisa Desqué > Pour finir, on aimerait bien aller à Nantes ! Marseille et Lyon sont en train de se débloquer et on a aussi l’ambition de le premier réseau de colocations solidaires en Île de France, pour voir si à l’échelle d’un réseau de colocation d’autres sociabilités se créent.

Simon Guibert > Oui, le but est de s’appuyer sur les colocations pour développer de nouvelles formes d’habiter, avec des dimensions culturelles et artistiques. Cela permet de changer de regard sur le parcours de chacun.

dixit.net / Avril 2020

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