Engager la transition vers un urbanisme circulaire

intensifier les usages recycler les espaces transformer l'existant

En cherchant à développer des alternatives concrètes à l’étalement urbain, l’urbanisme circulaire propose de repenser les processus de fabrication de la ville pour bâtir une ville flexible capable de s’adapter en continu à l’évolution des usages.

Loin d’être un concept théorique, l’urbanisme circulaire cherche à généraliser au cœur de la fabrique urbaine les principes développés par des projets pionniers développés partout en Europe : intensifier les usages de la ville, transformer les bâtiments existants ou recycler les espaces urbains.

Il y avait des graines terribles sur la planète du petit prince… c’était les graines de baobabs. Or un baobab, si l’on s’y prend trop tard, on ne peut plus jamais s’en débarrasser. Il encombre toute la planète. Il la perfore de ses racines. Et si la planète est trop petite, et si les baobabs sont trop nombreux, ils la font éclater.

Antoine de Saint-Exupéry

La ville disloquée

L’étalement urbain est le premier des faits urbains des dernières décennies, et c’est bien entendu la voiture qui est le moteur de cette explosion. Les chiffres varient (faute d’un observatoire digne de ce nom), mais la tendance est nette : un grignotage continu des espaces agricoles par la ville. Entre 2006 et 2015, ce serait plus d’un demi-million d’hectares qui auraient été artificialisés en France métropolitaine. Six fois la surface de Paris. Tous les ans.

Bien sûr, une partie de ces terres a légitimement permis de loger une population qui croît et une économie qui se développe, mais finalement si peu. Car la croissance urbaine des dernières décennies est aussi inefficace : la tache urbaine croît aujourd’hui deux fois plus vite que la population.

Mais au-delà des chiffres, c’est surtout la nature de la ville qui est transformée par son étalement. Le défaut de la ville étalée n’est pas tant l’esthétique douteuse et interchangeable des entrées de villes, mais le caractère discontinu du tissu urbain, qui lui fait perdre ses qualités de proximité qui font la ville. L’occupation du rond-point du Leclerc nous a rappelé – si c’était nécessaire – combien la ville disloquée a perdu sa capacité à porter la convivialité.

Le futur s’écrit maintenant

Les impacts négatifs de l’étalement urbain ont déjà été vainement soulignés : impacts des déplacements, explosion des coûts des infrastructures, imperméabilisation des sols, destruction des milieux naturels, enlaidissement du paysage de nos entrées (et sorties) de villes…

Mais c’est aussi l’importance de ces sols agricoles consommés inefficacement qui devient cruciale : les impacts environnementaux de l’agriculture traditionnelle et l’appauvrissement des sols vont inéluctablement imposer un changement des pratiques, et potentiellement réduire les rendements. Or il faudra bien nourrir une population mondiale encore en croissance pour quelques décennies…

En 2000, la loi « solidarité et renouvellement urbains » devait (déjà) mettre un point d’arrêt à cette inefficace consommation foncière. Que s’est-il passé depuis ? Rien ? Non, ce serait faire injure aux dizaines d’élus et de professionnels qui s’activent partout sur le territoire pour transformer les discours en réalité. Il ne s’est pas rien passé, mais bien peu…

L’étalement urbain est une drogue, et la prohibition n’y change rien : aujourd’hui la fabrique urbaine est organisée pour que chacun de ses acteurs ait intérêt à la consommation de toujours plus de foncier. Et personne n’a envie d’affronter la complexité de la construction de la ville sur son emprise la ville : il parait tellement plus facile d’aménager des surfaces agricoles que de reconquérir des friches urbaines ou de densifier la ville existante

La lutte contre l’étalement urbain ayant montré son impuissance, il est temps de travailler à une alternative positive et concrète en bâtissant réellement la ville sur la ville. Un changement complet du modèle de production urbain, en engageant la transition vers un urbanisme circulaire.

Pour un urbanisme circulaire

Non bien sûr, faire des villes rondes n’y changera rien. Ce n’est pas la ville qui doit tourner rond, mais bien l’urbanisme : son processus de fabrication.

Le principe de l’urbanisme circulaire est de transposer les principes de l’économie circulaire non plus à la seule gestion des services de la ville (eaux, déchets, énergies…) mais au cœur du moteur de la fabrique urbaine, en se focalisant sur le devenir des sols.

L’économie circulaire propose une alternative aux processus linéaires classiques, qui exploitent des ressources naturelles pour produire un objet, puis le mettre directement en décharge après son dernier (et souvent premier) usage. Une approche circulaire privilégie des processus en boucles, les plus courtes possibles, pour économiser au mieux les ressources mobilisées dans la fabrication : réemploi, réparation, recyclage...

Ce changement de modèle doit désormais s’imposer à la fabrique de la ville, pour sortir de ce processus linéaire traditionnel d’artificialisation des sols, qui ressemble actuellement à cela :

Une consommation des sols pour un usage unique qui aboutit, une fois cet usage éteint, à des friches urbaines ou des sols délaissés.

L’urbanisme circulaire doit produire une ville flexible, capable de s’adapter en continu aux évolutions des besoins, pour permettre une optimisation de l’usage des sols déjà artificialisés, et ainsi éviter la consommation de nouveaux sols agricoles ou naturels :

De linéaire, la fabrique de la ville devient ainsi circulaire, en engageant des cycles de transformation de l’existant pour éviter toute nouvelle consommation de sols. Explorons les trois boucles de l’urbanisme circulaire :

1. Intensifier les usages de la ville. Comment mieux valoriser l’existant sans le transformer ? L’identification des espaces sous-utilisés de la ville et de nouveaux modes d’organisation peuvent permettre de répondre à de nouveaux besoins sans construire : un restaurant universitaire peut muter quotidiennement en espace de coworking, l’urbanisme transitoire permet de redonner un usage à des bâtiments vides...

2. Transformer les bâtiments existants. Peut-on redonner un usage à un bâtiment délaissé pour éviter friches et déconstruction ? Tirer les enseignements de prototypes d’espaces publics qui permettent à la ville de muter, de projets de changement d’usage, de transformations radicales voire même d’extension sur les toits doit permettre à la fois de généraliser ces projets qui restent des exceptions, et de construire aujourd’hui un neuf évolutif.

3. Recycler les espaces urbains. Mais il faut parfois revenir au sol pour rebâtir la ville sur son emprise. Comment habiter les interstices délaissés de la ville ? Comment rendre heureuse la ville dense ? Comment penser au mieux ces étapes de déconstruction et limiter leurs impacts ? La ville existante pourrait servir plus souvent de matière première à la ville de demain, mais il faudra parfois acter la fin de la ville et redonner aux sols d’autres usages.

Chacune de ces boucles doit permettre à la ville flexible de se reconstruire en permanence sur elle-même, épargnant sols, énergie et matériaux. Dans ce processus, les sols sous-utilisés et les friches apparaissent comme les symptômes d’un blocage du cycle vertueux de l’urbanisme circulaire. Et plus le cycle est court, plus l’opération est simple, les ressources mobilisées réduites et les impacts environnementaux limités.

Passer à l’échelle

Rendons-nous à l’évidence : il n’y a rien de neuf ici. La France, l’Europe regorgent de pionniers courageux, de prototypes vertueux et de démonstrateurs ambitieux. (Presque) rien n’est à inventer, et pourtant tout reste à faire, car l’exceptionnel doit devenir la norme. Il nous faut maintenant provoquer la prise de conscience des acteurs de la ville, mais aussi lever les verrous et accompagner la transition des organisations vers l’urbanisme circulaire.

Ce sont bien les processus de fabrication de la ville qui doivent être déconstruits pour être rebâtis dans le bon sens. Penser tous les temps de la ville, même les plus courts, et reconstituer strates par strates des processus alignant les acteurs vers la (re)construction d’une ville frugale en sols, matériaux et énergies.

Cette ville sera plus résiliente, capable de s’adapter aux changements climatiques en cours, mais aussi de prendre plus souplement le virage de changements de pratiques ou d’innovations technologiques.

Une ville pour tous : pour toutes les bourses, les communautés, les âges… Car au-delà des principes désirables d’une inclusion sociale, la constitution de quelques espaces urbains vertueux n’a aucun sens si les fragmentations spatiales et territoriales et finalement sociales, s’accentuent.

Pour ne pas manquer nos prochains articles sur le sujet, inscrivez-vous à notre newsletter mensuelle.

Ce sont non seulement les pratiques, mais aussi les imaginaires qu’il faudra convertir. Non pas un nouveau storytelling qui chercherait à tisser l’image douce d’une ville rêvée, mais des histoires vraies. Les récits du réel de celles et ceux qui se sont engagés dans la transition, leurs paroles propres, un retour sincère sur leurs expériences. Des récits qui ne gomment ni les doutes, ni les difficultés ni les échecs, mais qui montrent que le changement est possible et souhaitable.

Et qui nous montrent à tous combien elle est belle, cette ville qui a appris à se transformer.

Sylvain Grisot / Juillet 2019

Previous Post Next Post