Bienvenue chez vous

Récit d'un court voyage à Grenay, dans le Pas-de-Calais. On y parle transformations de l'existant et intensification des usages dans cette ville de l'ancien bassin minier.

Bienvenue chez vous

Pour écouter plus spécifiquement le retour d'expérience de Christian Champiré, maire de Grenay, sur la Médiathèque-Estaminet, vous pouvez écouter le podcast ici :

Départ de Nantes à 7h06, arrivée à Paris-Montparnasse à 9h25, changement pour la Gare du Nord, TGV Inouï jusqu'à Arras, puis TER jusqu'à la gare de Bully-Grenay. Arrivée à 12h18, pile à l'heure pour l'apéro. Et c'est bien une petite bière que me sert Ali Boukacem, Directeur Général des services de la ville de Grenay, en m'amenant à la Médiathèque-Estaminet. Je sais que cela vous intrigue, mais avant de vous en dire plus sur cette médiathèque un peu spéciale, faisons un petit point sur le contexte.

Grenay est une ville d'environ 6 900 habitants, dans la région Hauts-de-France, composée de trois anciennes cités minières. La situation sociale y est extrêmement difficile, avec un taux de pauvreté de 30 % (contre 19,3 % en 2018 dans l'ensemble du département) et un taux de chômage de 17 %. On y compte 72 % de logements sociaux et il s'agit de la commune de moins de 10 000 habitants avec les revenus les plus bas de France. Ancien bastion du bassin minier, le village comptait 597 habitants en 1901 pour grimper jusqu'à 6 264 en 1921. Une légère baisse s'en est suivie avec le déclin minier, pour se stabiliser autour des années 2000. La mairie est communiste depuis 1953 et le maire actuel, Christian Champiré, commence son troisième mandat. Quand on vit dans l'Ouest, en région attractive et dans une métropole, on oublie parfois que ces situations existent aussi, à quelques heures de train. De loin, on aperçoit des collines dans le paysage : des terrils, déchets pierreux de l'extraction des mines.

La Médiathèque-Estaminet

Mais si je suis venue dans le Nord, c'est d'abord pour découvrir la fierté de la ville, leur Médiathèque-Estaminet. Oui, vous avez bien lu "estaminet", ce lieu de convivialité où l'on peut se retrouver entre amis pour boire un coup et manger un morceau. Si cela peut paraître étonnant de grignoter ici, à cause de la sacro-sainte culture du livre française, c'était bien l'objectif assumé de la municipalité : faire de ce lieu bien plus qu'une médiathèque, pour que ceux qui ne se sentiraient pas légitimes d'y entrer en poussent quand même la porte.

"On sait que les médiathèques sont les lieux culturels les plus fréquentés, mais aussi les plus discriminants, réservés aux classes moyennes et classes moyennes supérieures. Les classes plus défavorisées ne se sentent pas concernées. (...)
Une fois que les gens au RSA sont dedans, les agents du livre peuvent faire quelques choses avec eux. C'est pareil pour les assistantes maternelles. Beaucoup ont besoin de rentrer dans ce lieu. (...)
C'était compliqué au début pour les architectes de comprendre que la médiathèque devait être centrale même pour les gens qui ont rendez-vous à la PMI."

— Christian Champiré, maire de Grenay

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Derrière de la Médiathèque-Estaminet, à Grenay

On retrouve donc dans cet espace, des livres, CD, DVD, évidemment, mais aussi un fablab avec des imprimantes 3D et des machines à coudre ; une salle informatique où les collégiens viennent finir leurs exposés vingt minutes avant le début des cours ; une cuisine où ont lieu des ateliers pour les personnes au RSA ; un Fablab ; des bureaux où alternent la Protection Maternelle Infantile, la Mission Locale, l'accueil Assurance Maladie et la distribution des tickets pour les cantines scolaires... Les bureaux sont utilisés par plusieurs permanences à différents horaires afin de gagner de la place. Bref, même si vous n'aviez pas envie, vous êtes obligés de passer devant les rayons de la médiathèque au risque de vous faire attraper par un agent du livre qui sera ravi de vous refourguer quelques pépites entre les mains. Un bar est aussi installé là, servant de la bière Page 24 (cocasse pour une médiathèque !), adjacent à une salle de projection et de concert. Qui le souhaite peut venir s'installer pour boire un café, discuter ou manger sa gamelle le midi. Cela a été rendu possible par une régie municipale en licence 2. La bière est aussi différente et un peu plus chère que celles des autres cafés du coin, pour éviter toute concurrence.

"On a réussi à faire venir les clubs de foot en 2016 et 2018 dans notre salle de diffusion. L'objectif était de faire rentrer des gens qui se disent que la culture, le livre, c'est pas pour eux. (...)
Comme je vous l'ai dit, je suis enseignant. Dès mon arrivé à Grenay, des collègues m'ont dit que dès l'entrée en maternelle, on savait ceux qui allaient s'en sortir et ceux qui auraient de grosses difficultés, parce qu'ils ne possédaient pas l'oralité. Donc on a mis en place toute une politique pour facilité l'apprentissage de l'oral et du français. (...)
On voulait  un endroit qui attire l'œil et qui soit un lieu de convivialité, d'où la médiathèque-estaminet. Dans le nord de la France, un estaminet peut être un café où l'on vient jouer aux cartes et parler syndicat et politique. Cela peut aussi être un joli petit restaurant dans les Flandres. Mais c'est en tout cas un lieu de convivialité où l'on vient partagé du temps avec ses amis. On voulait vraiment que notre médiathèque soit comme cela."

— Christian Champiré, maire de Grenay

Pour créer ce lieu, l'équipe municipale a d'abord visité de nombreuses médiathèques. Quelle surprise de voir qu'en Belgique et aux Pays-Bas, les étudiants sortent des brioches et des pots de Nutella dans ces lieux ! L'envie était aussi d'ouvrir au maximum la médiathèque, et pas de construire encore un lieu ouvert à peine 28h par semaine. Il y a donc la possibilité d'emprunter à des bornes en libre-service. Cela permet d'être ouverte 53 heures par semaine. Mais attention, si vous avez envie d'être tranquille, ne venez pas vous installer à 17 h, moment privilégié des collégiens pour jouer sur la table tactile !

"Evidemment que si vous voulez discuter avec les agents du livre de tel nouveau livre, il ne faut pas venir vers 17h car c'est la sortie des écoles et des jeunes viennent à la médiathèque faire leurs vies d'adolescents. Ils font leurs devoirs parfois, jouent au babyfoot. On ouvre 44h, plus 9h en autonomie. (...)
On n'avait pas les moyens d'avoir 11 agents du livre et on ne souhaitait pas qu'elle soit ouverte seulement 28h. Donc il fallait mutualiser les agents et qu'ils soient former aux catalogages ou à la lecture publique par exemple. (...)
On fonctionne aussi en gratuité pour tous, alors on a capté quelques personnes extérieures à Grenay."

— Christian Champiré, maire de Grenay

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Intérieur de la Médiathèque-Estaminet, à Grenat

Malgré des doutes avant l'ouverture de la médiathèque, celle-ci est un véritable succès. Il y a 1 700 cartes en fonctionnement, ce qui veut dire que la fréquentation a été multipliée par 4,5 par rapport à l'ancienne bibliothèque municipale. Elle a aussi été d'un grand secours pour de nombreux élèves durant les confinements successifs :

"Demander aux élèves d'avoir des enseignements par Internet dans une ville où il y a  72 % de logements sociaux, c'est juste une grande méconnaissance de la part de l'Éducation Nationale et de son ministre sur la situation réelle de la fracture numérique dans notre pays. On a donc laissé le cyber-centre ouvert pour que les enfants puissent aller sur internet et imprimer leurs devoirs."

— Christian Champiré, maire de Grenay

Cependant, il reste une difficulté importante. Les agents du livre sont souvent peu formés à recevoir tous types de publics : jeunes bruyants, gens du voyage, etc. L'animation peut faire défaut dans leurs formations, le turn-over est donc assez fréquent.

Enfin, il est important de remarquer l'emplacement de la médiathèque. Elle se situe en plein centre de la ville, au croisement des trois cités. Cette localisation a aussi pour but de relier les "bouts" de la ville.

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Cuisine de la Médiathèque-Estaminet, à Grenay

Faire ville dans les anciennes cités minières

Après une visite riche dans la médiathèque, le maire m'embarque dans une des voitures municipales pour visiter chaque recoin de la ville. La thématique majeure de notre balade s'articule autour des multiples lieux qui ont été réhabilités et transformés. Je ne vais pas tous vous les citer, ils sont trop nombreux, et cela vous gâcherait le plaisir d'aller faire du tourisme à Grenay. L'idée est surtout de comprendre comment cette ville, fragmentée en trois cités, essaie de faire corps.

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Plan de Grenay tiré de la plaquette de présentation de la mairie

La cité 5 a été classée comme exceptionnelle au patrimoine de l'UNESCO en 2012. Elle contient plus de 600 logements avec des équipements collectifs qui lui étaient rattachés comme des écoles, une église, un presbytère, un pavillon de consultation médicale, le patronage et quelques places arborées au milieu des pavillons ouvriers. Aujourd'hui encore, très peu d'habitants sont propriétaires de leur logement, qui sont gérés par le bailleur social Maisons & Cités (dont 90% sont des anciennes maisons de mineurs) . Nous pouvons nous attarder sur quelques bâtiments qui ont été réhabilités, puis transformés pour leur donner un nouvel usage. La salle Ronny Coutteure, l'ancien patronage, est devenue la salle de spectacle et une salle de danse agrémentée de panneaux solaires. Les anciens du quartier, qui s'en souvenaient comme d'un espace de torture durant leur jeunesse, n'avaient, jusqu'à lors, pas très envie d'y entrer... Non loin, le presbytère a aussi été transformé il y a quinze ans en résidence sociale pour jeunes, de douze appartements. Enfin, l'ancienne école maternelle catholique, surnommée l'Asile, accueille aujourd'hui les ateliers municipaux dans la cité 5. Dans le cité 11, elle sert comme salle de réunion pour les clubs du troisième âge et comme salle de musique, et dans la cité 40 comme dojo et salle de musculation. Non loin, les anciennes bâtisses des directeurs sont investies par des associations et le Secours Populaire.

En traversant la cité 11, je m'attarde sur le nom des rues : rue du Tchad, rue de Tahiti, rue du Cambodge... Le contraste, références coloniales à la "gloire de la France" dans ces espaces maintenant si pauvres, est déroutant. Comme le disent si bien Patrick Varetz et Jean-Michel André, dans leur ouvrage sur le bassin minier, on a un peu le sentiment de "glisser dans l'oubli des mondes révolus".

Outre les nombreux logements et les bâtiments réhabilités, ici en école de musique, ici en pension de famille, là en maison des jeunes, il y a aussi de nombreux espaces vides.

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Place d'Artois à Grenay : ancien terrain de foot des mineurs transformés en place publique avec barbecues, kiosque à musique et terrain pour BMX. 

En effet, en parcourant les cités, le sentiment de vide est saisissant. La ville, pourtant pas si grande avec ses 3,2 km² de superficie, paraît s'étaler. L'unité urbaine ne va pas de soi. Il y a 1,5 hectare de terres morcelées dans la ville. Le maire aimerait réaliser une ferme urbaine sur ces espaces, pour leur donner du sens et créer un sentiment de fierté chez les habitants en consommant leurs propres fruits et légumes. Des chemins pédestres sont aussi aménagés, petit à petit, sur les tronçons verts laissés par les anciennes voies ferrées des mines, qu'on appelait les cavaliers des mines.

De par son histoire et sa situation sociale, Grenay est déjà une ville très particulière. Mais elle est aussi assez emblématique dans la réhabilitation et la transformation de ses bâtiments existants. Son projet neuf de médiathèque, même s'il n'a d'abord pas été pensé dans cet objectif, permet une réelle intensification des usages dans un lieu devenu central pour les habitants. On comprend aussi qu'on n'est pas obligé de construire pour "combler les vides" et faire ville, mais qu'on peut aménager des chemins, planter un verger ou créer des lieux de rencontre. Même si 24 % des ménages ne possèdent pas de voiture à Grenay, un enjeu serait de baliser des chemins de traverse pour piétons, qui seraient plus rapides et qui donneraient envie de marcher pour se déplacer dans la ville. Un élément sûrement important pour développer cette centralité difficile à réaliser. Même si les agents municipaux ont une prime "chaussures" !

Il y aurait encore tant d'exemples à citer sur la réhabilitation, la densification ou l'intensification des usages à Grenay, mais je vous invite plutôt à aller y faire un tour. Car, comme le dit la devise de la commune : "Bienvenue chez vous".

Pour en savoir plus :

  • L'archipel d'un monde nouveau : dix ans d'Euralens, transformations du bassin minier du Pas-de-Calais, de Patrick Varetz et Jean-Michel André (éditions invenit)
  • Sortir de terre : "à 198 kilomètres de la pyramide...", Xavier Bétaucourt et Jean-Luc Loyer, (Les éditions de la Gouttière)

Photos de couverture et de la Médiathèque-Estaminet : Sergio GRAZIA

Frédérique Triballeau · dixit.net · avril 2021

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