Et si entre deux projets urbains, dans un temps d'attente pour ce sol urbanisé, on y mettait une belle prairie fleurie ? Difficile d'y préférer un sol bétonné !

L'Établissement Public Foncier Nord-Pas de Calais a développé une technique lors de ces portages qui va dans ce sens. Tout d'abord, rappelons que la fonction d'un EPF est d'acquérir du foncier à la demande des collectivités, pour procéder à la déconstruction de bâtiments devenus obsolètes et la dépollution éventuelle des sols, pour remettre le foncier sur le marché. Cette démarche s'inscrit donc dans l'enveloppe urbaine existante, et permet d'éviter l'étalement urbain en continuant à faire projet sans consommer de nouveaux espaces. L'EPF est donc un acteur clef du recyclage des espaces, la troisième des boucles de l'urbanisme circulaire, et peut aussi se positionner comme facilitateur de compensation en proposant à des promoteurs des fonciers renaturés ou à renaturer.

Chaque fois que l'EPF intervient, il intervient dans la logique du ZAN (Zéro Artificialisation Nette). Il évite ainsi la consommation d'espaces périurbains, d'espaces naturels, agricoles et forestiers. Il permet de refaire la ville sur la ville et d'éviter la consommation de nouveaux espaces. On est bien dans la logique de la sobriété foncière.

— Guillaume Lemoine, écologue et référant biodiversité à l'EPF

La démarche de portage foncier est donc d'abord une demande de la collectivité qui veut réaliser un projet et identifie un foncier. L'EPF intervient pour l'acquisition et la remise en état après la signature d'une convention avec la collectivité ou l'intercommunalité. Mais le kit d'intervention de l'EPF Nord-Pas de Calais est assez singulier car il propose d'avoir une étape de renaturation du foncier pendant le portage. Mais pourquoi donc avoir développé cette technique ?

Premièrement, rappelons-nous que la région a connu une forte désindustrialisation, avec la fermeture des mines de charbon, et les crises des industries sidérurgiques et textiles. Il y a donc beaucoup d'espaces vacants qui n'intéressent pas immédiatement les porteurs de projets. L'EPF vient leur redonner de la valeur en les renaturant, souvent de façon transitoire mais aussi parfois définitive. Dans certains secteurs la pression immobilière a diminué et es temps de portage s'allongent avant qu'un porteur de projet ne reprenne le foncier.

Quand on était dans une situation idyllique, le temps entre la déconstruction et la reconstruction était relativement court, et les terrains étaient rapidement mobilisés. Maintenant, la pression immobilière a diminué, les bailleurs sociaux ont moins de facilités, les dotations globales d'équipement et de fonctionnement des collectivités ont été réduites, la promotion immobilière a eu un peu de difficultés (...). Donc, on a un temps de portage, un temps de latence entre la déconstruction et la reconstruction qui s'allonge.
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Prairie fleurie à Wattrelos

La nature ayant horreur du vide, des végétaux et des espèces animales s'installent sur ces fonciers vacants. Mais cette biodiversité non maîtrisée n'est pas toujours une bonne nouvelle pour la collectivité car cela peut engendrer des activités illicites dans les boisements ou amener des allergies comme les pollens. Des espèces protégées peuvent aussi s'installer, ce qui compliquerait encore plus l'établissement d'un nouveau projet.

La présence de ces masses boisées n'est pas forcément appréciée par les collectivités. Ce sont aussi des supports de nidification pour des passereaux, et la majorité des passereaux est protégée sur le territoire français. Le promoteur qui va suivre va donc devoir décaler sa période d'intervention pour ne pas couper les arbres en période de nidification.

Ce sont aussi des sols perturbés qui peuvent être colonisés rapidement par des espèces exotiques invasives. Regardez la place qu'ont les buddleias, les fameux arbres à papillons dans l'espace urbain. Regardez la place qu'ont les renouées du Japon ou le séneçon du Cap. Dans la région lyonnaise, c'est l'ambroisie à feuilles d'armoise qui s'installe. Elle est à l'origine d'un nombre très important de rhinites, des infections respiratoires. C'est un problème de santé publique. (...)

Et toutes ces situations entraînent des coûts de gestion. Quand il faut intervenir pour couper les boisements, les chardons ou les orties, c'est une dépense. Ces situations et ces végétations vont entraîner des retards et des contraintes à la réurbanisation.

Les premières expérimentations de l'EPF Nord-Pas de Calais pour renaturer les sols ont commencé en 2002, quand l'une des filiales (Terrils SA) des Charbonnages de France (CdF) était en vente lors de la dissolution de CdF. L'EPF a récupéré plus d'une centaine de terrils, dont certains avaient plus de 140 ha d'emprise au sol et jusqu'à 175 m de haut. Plus de 2 000 ha de foncier minier ont donc été transformés en zones humides, pelouses sèches, roselières et forêts pour constituer une trame verte du bassin minier.

Suite à cette expérience, l'EPF a développé une technique de renaturation temporaire des sols grâce à une végétation multifonctionnelle, un ensemencement pensé pour cicatriser ces technosols. En plus d'apporter de la beauté au foncier renaturé et de la valeur au quartier, cela permet aussi de lutter contre les îlots de chaleur urbains, de créer des lieux de respiration et de permettre une meilleure infiltration des eaux. Et bien sûr, l'EPF évite des coûts de gestion importants en gérant une biodiversité (à faible croissance) qu'il a lui-même installée.

La recette de l'EPF Nord-Pas de Calais est d'installer sur ces espaces découverts herbacés, de petites graminées type fétuque, type agrostis en mélange avec des petites fabacées. Les fabacées, ce sont les légumineuses, les trèfles, les lotiers corniculés. Ce sont des plantes qui vont aller capter l'azote atmosphérique et qui vont ramener un peu d'azote sur ces sols, qui va aider les plantes à se développer et couvrir le sol. L'avantage des lotiers et des trèfles blancs ou des trèfles rampants, c'est qu'ils sont rarement hauts. Ils vont donner des coups de coude sur le côté pour couvrir le sol. Une fois qu'ils se sont installés, ils vont prendre de vitesse l'installation de la forêt, l'installation des espèces protégées, l'installation des orties, des chardons, des espèces exotiques invasives, des espèces allergènes et ils vont apporter du beau. Ce n'était pas forcément dans la contrainte ou dans l'objectif initial, mais on va redonner de la valeur au quartier. On va refaire de ce quartier un quartier désirable. (...)

C'est aussi tout simplement d'empêcher, modestement probablement, le phénomène des îlots de chaleur urbains. Le fait de couvrir ces technosols, ces anthroposols, faits de briquaillons, de briques, de bétons cassés et autres, va empêcher l'accumulation très forte de la chaleur en plein été lorsqu'il y a un phénomène de sécheresse et d'ensoleillement. On va, par la présence de végétations et du phénomène d'évapotranspiration, limiter l'effet d'îlot de chaleur urbain. C'est une contribution de l'EPF également à la lutte contre le changement climatique.

Cependant, une des limites est bien la temporalité de cette renaturation. En effet, celle-ci est temporaire : cet îlot de biodiversité contrôlé n'est possible qu'en attendant un nouveau projet urbain. Une fois les nouveaux propriétaires trouvés, une fois le projet lancé, cette végétation n'a pas vocation à être conservée, ou du moins pas dans son entièreté. Cela faisait partie du « deal de départ ». Au-delà de la pratique de l'EPF Nord-Pas de Calais, qui semble de toute façon avoir des impacts plus positifs que négatifs, c'est la question de la place de la nature – la vraie – qui se pose dans les projets urbains.

Alors si on fait de la biodiversité positive, est-ce qu'il est acceptable de la remettre en cause ? Est-il plus opportun de favoriser des communautés d'invertébrés sur ces sites pendant cinq ans et espérer que pendant cette même période, elles soient capables de recoloniser des lieux autour, ou ne rien faire ? (...)
Pour moi, cela ne peut être que du gain, mais il faut espérer que les autres acteurs, par des pratiques de gestion différenciées ou d'autres bonnes pratiques, puissent accueillir ces populations et que cela ne soit pas un dopage momentané où il ne se passe rien derrière.

Pour mettre en place cette démarche qui nous semble tout de même ô combien importante, il y a plusieurs leviers à actionner pour la dupliquer. Le premier est très terre à terre : en faisant une analyse coût-bénéfice, on remarque vite que les coûts de gestion sont moins élevés si la biodiversité est prise en main et un minimum contrôlée. Les arguments financiers ont encore beaucoup de poids !

Le premier conseil, c'est de vérifier l'approche coût-bénéfice. On se rendra vite compte que c'est plus intéressant. Le second conseil, c'est d'essayer de gérer la frustration ou la non-frustration. C'est-à-dire que si on fait quelque chose de trop beau, c'est horrible de le dire, mais on peut générer des envies de fréquentation entre ces espaces. (...) Nos espaces ne sont malheureusement pas accessibles, ils ne sont accessibles que visuellement, olfactivement, mais pas physiquement.

Enfin, on pourrait aussi penser à d'autres usages transitoires sur ces fonciers où le bâti est déconstruit, comme la production de biomasse ou des potagers urbains temporaires ?

De par cette technique de l'EPF Nord-Pas de Calais, véritable bras armé de l'État pour la mise en œuvre d'une vraie sobriété foncière, nous découvrons qu'il est possible de faire rejaillir la nature, dans cette temporalité si particulière du foncier entre la fin d'un bâtiment et le début d'un nouveau projet.

Frédérique Triballeau · dixit.net · mai 2021

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