Ils ne sont que 150, mais ils ont beaucoup appris de leur engagement dans la Convention Citoyenne pour le Climat. Ils ne sont que 150, mais ils nous ont aussi beaucoup appris. La consommation de sol par la croissance de nos villes n’était pas à l’agenda. Pourtant, ils ont compris que c’est un levier essentiel pour lutter contre le réchauffement climatique et en limiter les impacts sur nos vies. En quelques semaines, ces Français « normaux » ont débattu d’enjeux complexes, développé des mesures ambitieuses et les ont adoptées à la quasi-unanimité. Les 150 ont fixé le cap, c’est à nos parlementaires désormais de tracer le chemin avec le projet de loi climat et résilience.

Un modèle de développement urbain dans l’impasse

Il y a à peine un demi-siècle, nous avons fait inconsciemment le choix de consommer nos sols sans compter et d’étaler nos villes. Nous avons fait comme si ces sols étaient infinis et que seuls comptaient leurs usages urbains. Ce modèle de développement urbain est finalement très récent pour nos villes, mais c’est le seul que nous ayons connu au cours de nos vies. C’est notre seule référence dont il est donc si difficile de nous détacher.

C’est pourtant un modèle dans l’impasse. Nos villes grandissent trois fois plus vite que leur population. Un quart du sol consommé pour les besoins d’habitat en France est localisé dans des communes qui perdent des habitants. Pendant que les lotissements poussent en entrée de ville, les logements vacants sont tous les jours plus nombreux, les zones d’activités et logistiques se multiplient sans multiplier les emplois, et les centres-villes se meurent d’être délaissés au profit de leurs périphéries. Nous consommons toujours plus de sols pour faire la ville, mais cela répond de moins en moins à nos besoins d’urbains.

Et puis les impacts de ce modèle sont insupportables : dépendance à la voiture, encombrement des routes, émissions de gaz à effet de serre, atteinte aux écosystèmes et perte de sols agricoles qui menace notre sécurité alimentaire. C’est aussi un urbanisme à fragmentation qui repousse les ménages aux revenus normaux bien au-delà du cœur des métropoles. Il nous faut tourner la page.

Bifurquer vers un urbanisme circulaire

Cette consommation des terres agricoles et naturelles pour répondre à l’appétit de croissance de nos villes est pourtant moins un problème en soi que le symptôme de nos abandons. La ville étalée est le résultat par défaut de nos impensés : la trame de nos vies dessinée par un système automobile auquel nous avons laissé le soin de dessiner nos villes. La lutte contre l’étalement urbain n’est donc pas une fin en soi, mais un moyen de repenser plus globalement la fabrique de nos villes. Car la question des sols est systémique et fait la synthèse des trois crises : du climat, de la biodiversité et des ressources. La sobriété en sols induit celle de la mobilité, des énergies et des matériaux. C’est donc la clef d’un système qu’il nous faut saisir.

Il est temps de changer de modèle et vite. Il y a urgence, car faire la ville c’est long, très long même. La ville de 2030 est là et les trois quarts de celle de 2050 nous entourent déjà. C’est maintenant que nous construisons ce dernier quart qui doit être exemplaire, mais il est surtout temps de travailler sur l’existant. La ville du futur n’est pas à rêver ou à construire, elle est déjà là. Nos espaces urbains regorgent de temps et d’espaces inutilisés qui ne demandent qu’à accueillir nos besoins de développement sans consommer de nouveaux sols pour faire la ville.

La fabrique de nos villes peut devenir circulaire et se consacrer à l’existant. Ce n’est pas une lubie d’urbaniste ou le rêve éveillé des membres de la Convention Citoyenne pour le Climat. Les solutions existent, il n’y a rien à inventer. Partout des pionniers multiplient les expériences, testent les solutions et développent des projets démonstrateurs. En intensifiant les usages de la ville déjà là, ils évitent de construire. En transformant des bâtiments, ils évitent de les déconstruire et multiplient leurs usages. En densifiant et en recyclant des espaces urbains, ils évitent d’étaler une nouvelle fois la ville. Rien n’est à inventer, mais tout reste à faire, car il faut désormais massifier ces alternatives concrètes à l’étalement de la ville, pour en faire le nouveau normal du demi-siècle à venir.

Un principe de sobriété en sols qui inverse nos priorités

Face à tous ces enjeux, nous ne devons pas manquer cette occasion unique d’accélérer la transition en inscrivant au cœur de la loi climat et résilience la bifurcation vers un modèle de développement urbain frugal en sols. La fabrique de la ville a privilégié la construction neuve en périphérie depuis cinquante ans, elle doit consacrer les cinquante prochaines à la ville déjà là. Mais pour être aujourd’hui à la hauteur des enjeux du siècle, il faudra plus qu’ajuster la loi. C’est d’un changement global de modèle dont nous avons besoin.

La loi ne fera pas tout, mais c’est désormais à nos parlementaires d’être à la hauteur, comme l’ont été les 150. C’est le moment pour eux de se saisir de la clef du sol pour faire de la politique au sens premier : rendre lisible le réel, fixer le cap, forger les outils et donner aux territoires l’envie et les moyens d’agir. Ce n’est ni le moment de jouer avec les mots ni de se noyer dans les chiffres. La loi doit fixer le principe de la sobriété en sols qui inverse enfin la fabrique de la ville en donnant la priorité à l’existant et favoriser les alternatives concrètes à l’étalement urbain.

Se saisir aujourd’hui de la clef du sol n’est donc pas qu’un moyen de lutter contre l’étalement urbain et ses effets délétères sur nos villes et nos vies. C’est la clef d’une transition globale vers une ville capable de s’adapter en continu aux crises comme aux transformations de notre société. Une ville adaptative à la hauteur de nos défis, qui ne va plus chercher les solutions à ses besoins toujours plus loin. C’est le moment de bifurquer vers un urbanisme circulaire pour bâtir une ville frugale, proche, inclusive et résiliente. Une ville dont nous avons besoin, mais qui nous fait surtout envie. Ne manquons pas ce moment.

— Sylvain Grisot, urbaniste fondateur de dixit.net, auteur du Manifeste pour un urbanisme circulaire (Editions Apogée 2021.)