Certains inventent le présent à coup de fake news, d’autres rêvent de leur petit effondrement perso, nous on aime imaginer collectivement des futurs qui donnent envie d’agir. Nous avons donc lancé un appel à des récits positifs de l'après-pandémie fin 2020. Voici un des cinq textes lauréats.


Mon cœur,

L’odeur résinée des forêts a envahi l’habitacle. Si le paysage a disparu pour les passagers de l’hyperloop++, trop rapide pour nos rétines, je ne me lasse pas de l’imaginer à partir des senteurs qui défilent. Nos ingénieurs-poètes sont merveilleux d’y avoir pensé.

Les cendres de ta grand-mère sont maintenant dispersées au vent du Finistère, comme elle le souhaitait. Oui, j’utilise la vieille écriture genrée dans cette lettre mentale. C’est ainsi que me viennent les pensées la concernant. Après tout, elle avait 50 ans et j’en avais 15 en l’an 1 after covid (AC), lorsque l‘écriture épicène a commencé à faire des émules. Tu n’étais même pas encore une éventualité.

L’an 1 AC. Il aura fallu l’électrochoc d’une pandémie pour que cesse le grand aveuglement du progrès à tout prix. “Science sans conscience n’est que ruine de l’âme”, s’est-on alors souvenu avec Rabelais. Science, ou technologie, ou croissance… Ces moyens étaient devenus des fins. Dans le silence du confinement, peu à peu la conscience a refait surface.

Comment en étions-nous arrivés là ? Nos chercheurs-cueilleurs pensent aujourd’hui que le patriarcat de l’ancienne société explique cette fuite en avant, oublieuse de la nature et de valeurs qu’ils ont pourtant parfois eux-mêmes chéries. Nous manquons sans doute encore de recul pour retracer les enchaînements d’erreurs, pour attribuer les responsabilités.

Peu importe. Toujours est-il que ce sont les femmes, et non les hommes, qui ont remplacé l’ère du grand aveuglement par l’ère du grand apaisement. Ce sont ta grand-mère et bien d’autres anonymes qui ont tourné la page de l’ancien monde et engagé notre société sur des rails plus sûrs.

Dès avant l’an 1 AC, un nombre croissant de penseuses, de faiseuses, d’artistes et de militantes se sont exprimées haut et fort, ignorant superbement trolls misogynes et autres microbes de la cancel culture. Des foules ont bu leurs paroles. Mais le grand apaisement n’a pas été le fait de cette élite. Il est l’immense réussite d’une multitude d’actions individuelles de femmes de toutes conditions, de tous pays, le bon sens en éveil et les yeux enfin ouverts.

Nous nous étonnons aujourd’hui que les femmes aient tant tardé à occuper la place qui leur revient. Pourquoi a-t-il fallu une pandémie pour déclencher cette cristallisation silencieuse, cette galvanisation communicative ? On ne parle pas là d’une minorité, mais bien de la majorité de l’humanité. Comment a-t-elle pu se laisser marginaliser ainsi, et pendant si longtemps ? Le comprends-tu, toi ?

Si les mécaniques du passé restent obscures, la manière dont il a été rendu caduque est en revanche bien claire : tout en douceur, mais sans recours possible pour les nostalgiques figés dans l’ancien monde. Je la compare aux grandes marées – qui ou quoi peut résister à la marée ? Autant décrocher la lune. Les grandes marées se sont faites plus fréquentes, aux quatre coins du monde. Enthousiasmantes et irrésistibles.

Peu à peu, est apparue une version féminine et dépoussiérée de la convergence des luttes. Grâce aux proto-réseaux sociaux, des femmes japonaises, chiliennes, sud-africaines ou italiennes se sont (re)trouvées, ont échangé inlassablement. Les sagesses locales se sont enrichies les unes des autres. L’intersectionnalité n’était plus une malédiction, mais une force. Après tout, les mécanismes d’étouffement et de discrimination n’étaient pas si différents d’un type de domination à un autre.

Dans le passé, les révolutions naissaient de révoltes soulevant les foules contre des injustices insupportables. Certes, la révolte est contagieuse, et aurait pu changer le monde… dans une certaine mesure. Mais elle n’aurait pas pu aboutir au grand apaisement. Ce qui a donné sa force et sa couleur à la grande lame de fond de l’an 1 AC, c’est le trait d’union de l’humanité : l’humour. Car si les héroïnes de notre ère sont d’anciennes victimes, il n’était pas question pour elles de reproduire les cauchemars du passé. Foin de la brutalité et de la coercition, place à la douceur et à l’humour !

C’est avant tout l’inclusivité qui a rendu notre élan irrépressible, irrévocable. Nombreux ont été les hommes à rejoindre le mouvement. Non sans quelques faux pas… Ceux qui dérapaient ou menaçaient de retomber dans les travers du vieux monde étaient remis à leur place dans de grands éclats de rire. Pour l’ado que j’étais, quelle joie de découvrir le pouvoir de la bonne humeur collective !

Nous n’avons pas chômé. Dans le prolongement des mouvements before covid (BC) – Me Too, Black Lives Matter, There’s no planet B… – nous avons cessé de nous insurger pour commencer à remodeler la société, concrètement, chacune et chacun à son échelle. Le plus grand des voyages commence par un petit pas. Quand des milliards de petits pas se succèdent, rien ne peut arrêter la marche de l’histoire. Une métamorphose était bel et bien en cours.

Oubliées les vaines injonctions à l’égalité hommes-femmes. Quand tu as appris à lire et écrire, les textes n’étaient plus genrés et nous avions neutralisé les récits anciens, réduisant les prénoms à leur initiale. La littérature a joué un rôle déterminant, passant des dystopies – utiles en leur temps, La servante écarlate a même été l’un de mes livres de chevet – à des narrations positives et inspirantes. Si tu avais vu le nombre de rues portant des noms de sinistres batailles et l’absence criante des femmes ! Les voies du grand aveuglement ont été rebaptisées en l’honneur d’êtres humains remarquables – peu importe leur sexe.

Dépassés les rappels qu’il n’existe qu’une seule race humaine et finis les appels à un peu de décence. Une fois que les femmes ont occupé la moitié des conseils d’administration, les recrutements et les promotions ont été scrutés. Une fois que la moitié des élus étaient des femmes, le quotidien des familles a été passé au peigne fin – santé, logement, éducation... – et les aberrations corrigées. Recherche, journalisme, justice : partout, un regard neuf se posait, exhumait de vieux atavismes et les dépeçait. Quel vent frais !

Effacé le vœu pieu de prélever moins de ressources à la terre qu’elle n’en peut offrir durablement. La pandémie a montré qu’il était possible de consommer moins, mieux. Question de bon sens, l’économie s’est faite circulaire. Un grand chamboule-tout a rendu local ce qui pouvait l’être, mondial ce qui devait l’être. Grande pagaille au début, mais l’enjeu en valait la peine !

Désormais, nos enfants sont dotés d’un crédit carbone à 15 ans. Vous pouvez l’utiliser comme bon vous semble tout au cours de votre vie. En donner une partie à un proche dans le besoin si cela vous chante, ou à une cause qui vous est chère. Mais vous ne pouvez pas excéder votre quota. Le jour où les nations se sont accordées sur ce point représente un tournant décisif dans l’histoire de l’humanité. C’était le seul moyen d’aligner le jour du dépassement au 31 décembre, puis de devenir de plus en plus frugal. La nature, dotée de droits, apprécie le répit et se montre plus généreuse que jamais.

Ce qui me réjouit avant tout est que cette nouvelle page ait été écrite sans effusion de sang, sans laisser quiconque sur le tapis. Si les femmes ont été l’inspiration et la force du mouvement, celui-ci a finalement accordé un immense soulagement aux hommes. En fait, nous les avons libérés d’un carcan archaïque dont ils bénéficient, mais qui pesait aussi sur eux. Tu n’aurais pas été aussi heureux dans le monde d’avant, mon fils.

Tout n’est pas parfait dans notre société, ni ne le sera jamais. Des maladies graves ne sont toujours pas éradiquées, nous devons constamment veiller à la résurgence de croyances idiotes ou nocives ici ou là, et en finir avec la plus grande discrimination de toutes – on appelait cela les classes sociales – est une lutte sans fin.

Mais la génération de ta grand-mère a tant accompli. La nature est sanctuarisée, les besoins élémentaires de chacun sont assurés, les relations humaines sont apaisées. Depuis que des valeurs autrefois étouffées nous guident, nous nous sommes émancipés de l’obsession du progrès, sciences et conscience ont été réconciliées.

L’hyperloop++ va bientôt entrer en gare. Ce vagabondage dans le passé me donne foi en l’avenir. En ce que ta génération imaginera pour la suite. Un de mes anciens sujets de philo demandait si la créativité naissait de la contrainte. Aujourd’hui je n’hésiterais plus à répondre que oui. La conscience s’est révélée être une contrainte bien fertile. Vous en ferez bon usage.

Je t’aime et te fais confiance.

Maman

Alix Dassent · avril 2021


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