Les femmes et le climat

Et si les femmes étaient plus sensibles aux enjeux climatiques que les hommes, et ce quel que soit leur âge, leur classe sociale ou leur milieu géographique ? Didier Witkowski revient sur les résultats d'une étude de Terra Nova sur les femmes et les changements climatiques.

Les femmes et le climat

Frédérique TRIBALLEAU > Didier Witkowski, vous êtes directeur des études chez EDF et vous êtes coauteur, avec Thierry Pech, d'une étude récemment publiée chez Terra Nova, un think tank qui produit et diffuse des solutions politiques innovantes en France et en Europe. Votre étude, sortie en juin 2021, s'intéresse aux femmes et aux changements climatiques. Est-ce que vous pouvez nous raconter le cadre de votre recherche et nous expliquer les raisons pour lesquelles vous avez choisi un tel sujet ?

Didier WITKOWSKI > Il y a deux ans, nous avons lancé chez EDF une étude internationale pour faire le point sur l’état d’esprit de la population mondiale sur les questions climatiques. C’est une enquête d'opinion dans 30 pays, sur la perception du changement climatique et de ses conséquences, la compréhension des phénomènes et également des solutions acceptables, souhaitées, du comportement des individus pour lutter contre le changement climatique. Jusqu’ici il n’y avait pas vraiment de données disponibles. Nous avons donc décidé à EDF de monter cette étude, de la publier chaque année et de mettre à disposition, en open data sur notre site, toutes les données de l'enquête.

L’idée de cette étude nous est venue dans les années 2017-2018, juste après les fortes mobilisations pour le climat, notamment portées par la jeunesse occidentale. Précédemment, les enjeux climatiques étaient plutôt traités dans les sphères dirigeantes, dans un jeu interétatiques avec des conférences et des COP régulières qui jalonnaient des actions prises à un niveau national voir supranational, mais qui n'impliquaient pas tellement les populations. A partir de 2018, s’est également posée la question du renforcement des régulations environnementales et des transformations souhaitées pour un certain nombre de secteurs économiques et de modes de consommation. On ne peut plus faire comme si la question de la lutte contre le climat est un sujet uniquement discuté par les sphères dirigeantes. La question de l'adhésion des consommateurs et des citoyens à cet enjeu nous paraissait cruciale, et elle méritait une grande étude internationale.

C’est en présentant les résultats de cette enquête à l’équipe de Terra Nova que des discussions sont nées, avec Thierry Pech, pour creuser la question plus spécifique du rapport des femmes aux enjeux climatiques. On avait quelques hypothèses que l’on a souhaité vérifier. On sait déjà que les femmes sont beaucoup plus mobilisées en faveur de l'environnement que les hommes. La question était alors de savoir si on pouvait observer la même chose sur le climat et si c'était une tendance qui transcendait les clivages sociaux. Tout le travail a été de faire l'analyse des données de notre étude plus globale. Pour ne pas trop compliquer le traitement, on a décidé de se restreindre à la France.

L’étude est d'ailleurs assez courte, et j’invite chacun à aller la consulter. Je vous propose de revenir sur les hypothèses majeures que vous avez pu tester. Une des premières hypothèses est que, dans l'ensemble, les femmes seraient nettement moins climatosceptiques que les hommes. Est-ce que vous pouvez revenir sur cette analyse ?

La sensibilité environnementale des femmes est quelque chose qui est très documenté dans les études sociologiques depuis les années 70. C'est une constante : les femmes ont tendance effectivement à être plus sensibles à l’environnement que les hommes.  En revanche, il faut faire attention, parce qu’en même temps il y a aussi des phénomènes générationnels qui se surimpriment sur la question du genre. C’est-à-dire qu’il y a un clivage entre les générations de l'après-guerre et les générations qui sont nées après les années 80. Jusqu'à 60 ans, on observe des différences assez fortes entre les hommes et les femmes, mais au-delà de 60 ans, ces différences s'estompent. Il y a des femmes âgées qui sont beaucoup moins préoccupées par l'environnement que des femmes plus jeunes.

Ce n'est évidemment pas la seule variable. On a également des variables sociales, mais il reste que, toutes choses égales par ailleurs, on a pu vérifier cette préoccupation plus forte à la question environnementale chez les femmes, qui est d’ailleurs liée à une préoccupation plus forte aux problèmes de santé.

Sur les préoccupations climatiques, les différences entre hommes et femmes sont moins claires : on ne peut pas dire que les femmes soient plus sensibles à l’enjeu climatique que les hommes. En revanche, effectivement, elles sont moins climatosceptiques. Le climatoscepticisme à l'échelle mondiale, cela représente quand même à peu près 30 % de la population, ce qui est non négligeable. C'est quelque chose que l'on oublie un peu trop dans les études d'opinion, lorsque l’on prend pour acquis que toute la population est évidemment mobilisée dans la lutte pour le climat. En fait, non. Il y a une partie de la population qui refuse l'évidence du changement climatique. Ces 30 % sont plutôt des gens qui considèrent que l'humain n'est pas à l'origine de ce changement climatique et qu'il s'agit d'un changement naturel. Cependant, quelques soient les milieux sociaux, on voit que les femmes sont moins climatosceptiques que les hommes.

Pourtant le dernier rapport du GIEC a encore rappelé que l’espèce humaine était bien à l’origine du changement climatique. Ce que vous démontrez dans votre étude, c’est le fait que, même si certains individus sont moins climatosceptiques que d’autres, ils ne sont pas pour autant susceptibles de changer leurs comportements. Mais là encore, les femmes seraient les plus susceptibles de les changer, notamment ceux liés à la consommation.

Pour revenir sur cette idée de mobilisation pour le climat, il faut d’abord préciser la différence entre la sensibilité environnementale et la sensibilité climatique. Pour la sensibilité à l'environnement, vous pouvez expérimenter la pollution au quotidien. Vous pouvez expérimenter le fait que l'eau peut être polluée à certains endroits, ou que vous voyez des pollutions de la nature, etc. Le changement climatique est quelque chose qui est beaucoup plus impalpable et avec des conséquences dont on ne sait jamais si elles sont vraiment les conséquences directes, ou pas, des changements climatiques. Dans les études, on a souvent l’impression que le public renvoie la question climatique à la question environnementale. Or, les enjeux climatiques sont à penser à long terme, comme par exemple les mécanismes de dérèglement climatique liés au CO2. Il y a encore des incompréhensions sur les mécanismes du changement climatique. Pour l’instant, c’est quelque chose qui concerne autant les hommes que les femmes.

J’en viens à la question de transformation des comportements du fait de la sensibilité au climat. Les gestes ou les comportements favorables au climat sont globalement compris comme des gestes favorables à l'environnement. Par exemple, les gens sont persuadés que trier les déchets c'est bon pour le climat. En fait, trier les déchets, c'est sans doute très bien pour l'environnement, c'est très bien pour limiter les doses de plastique envoyées dans la nature, etc. Mais cela n'a qu'un impact très faible sur le climat. Les études pointent cette absence de spécificité du climat. D’ailleurs, si vous faites l'expérience d'interroger dans votre entourage la raison pour laquelle il faut aujourd'hui limiter ou même voir arrêter la production de voitures thermiques, vous verrez que les gens vous parlent assez vite de pollution. Ils vont vous parler climat, mais en réalité tout cela s'emmêle parce que vous avez cette question des gaz à effet de serre que la plupart du public confond avec des polluants. On a du mal aujourd'hui à distinguer véritablement les gestes en faveur du climat et les gestes qui sont globalement bons pour l'environnement. Et d’une certaine manière, le problème n'est pas si grave parce qu'en fait, ce qui est souhaitable, c'est que de toute façon, les gens aient un comportement globalement plus respectueux de l’environnement. Cependant, il serait quand même souhaitable, pour l'acceptabilité d'un certain nombre de politiques publiques notamment, que la spécificité de la lutte contre le climat soit mieux comprise.

Le militantisme par la consommation distingue vraiment les hommes et les femmes. On voit dans l'étude à quel point certains comportements, comme le fait d'acheter et de consommer des fruits et légumes de saison, de faire attention au suremballage, sont des gestes qui ont tendance à être plutôt réalisés par les femmes que par les hommes. Et c'est une tendance qui transcende les clivages sociaux. Les catégories sociales supérieures sont souvent décrites comme beaucoup plus sensibles aux questions environnementales que les catégories sociales populaires. En réalité, lorsqu'il s'agit des gestes au quotidien, on s'aperçoit que les femmes, quel que soit le milieu social, sont toujours plus impliquées que les hommes de leur propre milieu. On s'aperçoit que les femmes des catégories populaires sont plus sensibles à l'environnement que les hommes des catégories aisées, par exemple. Un autre élément de ce militantisme par la consommation, c'est le fait que les femmes désignent les consommateurs comme étant les acteurs qui doivent aujourd'hui se mobiliser pour le climat. Alors que les hommes le font moins.  Un troisième exemple, le boycott de produits est quelque chose qui est beaucoup plus pratiqué par les femmes que par les hommes : 51 % des femmes se mobilisent pour boycotter certains produits contre 42 % des hommes.

Le militantisme féminin via la consommation est évidemment lié aux rôles sociaux qui sont dévolus, très majoritairement dans les ménages, à la femme pour tout ce qui est du temps domestique. Les femmes se chargeant davantage des courses, de la gestion du ménage, du foyer. Dans un couple hétérosexuel, le temps domestique des femmes est le double de celui des hommes. On le voit par exemple dans la mobilisation des femmes pour les économies d'énergie, le contrôle de la consommation, etc.. C'est la double conséquence d'une sensibilité environnementale plus forte, mais aussi de rôles sociaux qui leur sont dévolus encore très majoritairement, et de façon inégalitaire, au sein des foyers.

Oui, c'était un lien très intéressant à faire dans votre étude avec les études féministes et les études de genre. En effet, s'il y a un lien aussi fort à la consommation ou à la santé et à l'alimentation, c’est évidemment en rapport avec les rôles sociaux des femmes. Dans votre étude, vous évoquez également le comportement dit écologique des femmes par rapport aux transports, mais cette fois-ci ce comportement présente justement des limites. Est-ce que vous pourriez nous expliquer cela ?

Cette limite peut s’observer à deux niveaux. Le premier c’est l’acceptabilité des politiques publiques. Les femmes ont tendance à moins accepter les mesures qui visent à restreindre certains modes de transport. Par exemple, le fait d’instaurer un péage urbain dans les centre-ville pour limiter la circulation automobile ou instaurer une taxe sur les billets d’avion.

Et le deuxième niveau, c'est celui du comportement quotidien qui est déjà pratiqué par les individus. Dans l’étude, on pose la question suivante : est-ce que vous faites déjà systématiquement, ou presque, les actions suivantes ? Les réponses possibles sont : transport en commun, déplacement à vélo, éviter de prendre la voiture. Et bien, les femmes ne se distinguent pas réellement des hommes pour ces comportements-là.  Elles accepteraient davantage des mesures de taxation que des mesures de restriction, limitant leurs mobilités.

Là aussi, il faut revenir à ce que l'on sait des emplois du temps des hommes et des femmes différenciées au sein des ménages. Je ne saurais trop vous renvoyer vers les études de l'INSEE sur les emplois du temps. Elles montrent que, dans ce qu'on appelle le temps domestique, vous avez le temps parental taxi. C'est le temps passé à conduire les enfants à leurs activités, à l'école, à revenir les rechercher, etc. Dans une semaine, c'est à peu près 5h20 et ce sont essentiellement les femmes qui s'en occupent. Quand vous prenez les courses, ce sont aussi essentiellement les femmes qui en sont chargées. Donc, quand on évoque des entraves à la circulation automobile, les femmes le ressentent beaucoup plus durement que les hommes. Parce que les déplacements routiniers, les déplacements contraints, devoir aller faire les courses, chercher les enfants, cela se fait majoritairement en voiture. Les femmes considèrent donc qu’en restreignant ces mobilités-là, on leur compliquerait la vie très fortement au sein d'un temps domestique qui est déjà très important. Et même si on regarde seulement le temps parental : il est de 24 heures par semaine pour les femmes et de 13 heures seulement pour les hommes.

Il y a aussi les raisons qui poussent les femmes à éviter les transports en commun. C’est une hypothèse, parce qu'on n'a pas de question dans le questionnaire qui permettrait de l'étayer, mais il est possible que les femmes privilégient la voiture pour des raisons de sécurité tout simplement.

Et la praticité des transports aussi potentiellement.

Absolument. Si vous avez déjà expérimenté la poussette dans les transports en commun, vous savez exactement de quoi on parle.

Pour finir, pourriez vous revenir sur un point qui vous a étonné, ou en tout cas peut-être plus marqué que les autres dans l'étude ?

Il y a un résultat qui est un peu étonnant et qui est aussi peut-être contre-intuitif quand on regarde les différences de comportement des femmes, sur cette question, très classique en sociologie, du lien entre les attitudes et les comportements. C'est le constat que, dans les sociétés occidentales, depuis le depuis la fin des années 60, on a des opinions publiques qui sont de plus en plus soucieuses de la question environnementale et qui, de plus en plus, tiennent à ce que cet enjeu fasse partie de l'agenda politique, voire vote de plus en plus pour des partis écologistes. En même temps, on n'assiste pas à un renversement majeur des comportements. Dans l'enquête, on a essayé de regarder si les individus qui se déclaraient très préoccupés par l'environnement étaient aussi des personnes qui se comportaient différemment.

A nouveau, on constate cette absence de lien. C'est-à-dire que quand vous êtes très sensible à l'environnement, il y a quelques comportements ou attitudes que vous partagez davantage, mais on ne peut pas dire que la sensibilité à l'environnement soit un driver systématique de comportements vertueux. Les femmes sont parfois un peu plus cohérentes, mais on peut ne pas dire que les femmes très sensibles à l'environnement se comportent de façon très différente des femmes qui y sont plus indifférentes.

On comprend à quel point la question des comportements n'est pas reliée uniquement à des questions idéologiques, de sensibilité ou de mobilisation personnelle, mais aussi tout simplement aux contraintes personnelles, au lieu de vie, au revenu, voire à certaines dispositions culturelles. Et aussi à la compréhension fine des phénomènes auxquels on a affaire. En France, 80 % des gens trient leurs déchets, en tout cas déclarent le faire. Pour autant, ils sont toujours autant opposés à la taxe carbone qui est un des leviers majeurs de lutte contre le changement climatique et de transformation en profondeur de l'économie. Les gens ne refusent pas la taxe carbone uniquement par mauvaise volonté, mais tout simplement parce que le fait de renchérir le prix des carburants remet en cause des lieux d'habitation ou des interactions sociales quand on vit en campagne.

Beaucoup de ces questions sociales sont devant nous. On l'a vu récemment avec les propositions de la Commission européenne, les leviers principaux de lutte pour le climat passent notamment par la transformation du parc automobile. Il ne faut pas se leurrer, on a devant nous de gros problèmes sociaux, et en tout cas des problèmes d'acceptabilité, malgré le fait que les désordres climatiques s'accumulent. On aurait vraiment voulu regarder les différences de disposition des publics selon leurs types d'habitats. Malheureusement, on n'a pas les données dans l'enquête, mais on les aura l'année prochaine. Je pense qu'on étudiera plus profondément ce lien entre le type d'habitat, le type de déplacement et les comportements en faveur ou non du climat.

Merci Didier Witkowski et à bientôt.

Propos récoltés par Frédérique Triballeau · dixit.net · Novembre 2021

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Jamie Larson
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