Certains inventent le présent à coup de fake news, d’autres rêvent de leur petit effondrement perso, nous on aime imaginer collectivement des futurs qui donnent envie d’agir. Nous avons donc lancé un appel à des récits positifs de l'après-pandémie fin 2020. Voici un des cinq textes lauréats.


La reconstruction par les symboles

Jour 1 : 22 février 20**

« Droite, droite, encore à droite, un bond pour monter sur le trottoir puis à gauche dans deux croisements et on est arrivé » se disait Ð.

Un mois de distribution de vaccins dans les coins les plus pauvres et sordides, Ð commençait à connaître cette ville. Loin d’imaginer à quoi elle pouvait ressembler avant d’embarquer dans cette aventure humanitaire, la ville désormais était à ses yeux une masse polluée et inerte. Densité dans laquelle Ð se démenait pour circuler.

Partir loin des emplois modernes, une sorte de quête extérieure, ce mantra, Ð l’avait répété pendant de nombreux mois avant de craquer suite à la résurgence d’une énième pandémie. Une annonce sur les réseaux sociaux : « Venez en aide aux populations démunies ». Tout s’était emballé. La découverte d’un vaccin et sa mise en production avait été extrêmement rapide mais il y avait toujours besoin de jambes pour les livrer dans les recoins des villes sensibles. Pas le choix dans la destination, peu importait au fond puisque cela signifiait quitter ce que Ð souhaitait quitter.

Bref, tout cela était maintenant derrière et Ð se projetait dans l’après.

Jour 2 : 23 février 20**

Le réveil, une barre qui percute le cerveau. Comment oublier la veille ? C’était vraisemblablement la question que tous, aux quatre coins du monde, se posaient.

Le Dédale, le bar des expats, plusieurs bières, les éternelles conversations ressassant les différences entre leur patrie et ce pays d’accueil, une soirée du début de semaine. Comme Ð commençait à le comprendre, ces discussions étaient la substantifique moëlle dont toutes les personnes déracinées se nourrissaient.

Une diffusion de la Coalition Internationale pour la Préservation et le Respect de l’Humanité, la même organisation qui payait pour la mission de Ð, avait soudain envahi la multitude d’écrans qui l’encerclait. Smartphones, télévisions, tablettes, ordinateurs portables s’étaient alors écriés à l’unisson :

***

Suite à la décision de la CIPRH, l’ensemble des vols commerciaux seront suspendus pour une durée indéterminée. L’objectif est de préserver notre vaisseau, berceau de l’humanité.

Nous sommes engagés dans une lutte qui surpasse l’individu.

Cette mesure est agréée par l’ensemble des gouvernements nationaux et a obtenu le statut de :

« Bien-être nécessaire commun »

***

Bref, l’alcool était un coupable évident pour la bouillie qui faisait office de cerveau à Ð, l’alcool mais pas uniquement.

Jour 3 : 11 ma**

« Gauche, gauche, droite, 100 mètres, 50 mètres et tout de suite à droite, l’ambassade ! » En virant dans l’avenue principale, Ð nota du coin de l’œil ce qui convenait d’appeler un artefact au vu de la rugosité avec laquelle les veines de bois avaient été taillées.

Ð ne mettait jamais les pieds dans cette partie de la ville. L’architecture coloniale et le climat administratif de ces lieux faisaient écho à l’objet de sa fuite. Aux confins de la ville, loin des quartiers populaires où la vie de Ð se déroulait, s’étalait ce district.

Après cinq jours d’appels intensifs, Ð avait obtenu un rendez-vous avec un adjoint de l’ambassadeur. C’était un bâtiment fonctionnel, on s’y perdait quand on allait quelque part et inévitablement on échouait dans les services que l’on poursuivait en d’autres circonstances. Une agitation, que Ð jugeait certainement inhabituelle, dévorait alors l’ambassade. Ð la mit sur le compte de l’annonce du comité. Ð arrangea sa tenue, son visage et entra dans le cabinet finalement trouvé.

Plus tard, au Dédale, Ð repensait à cette rencontre qui n’avait bien entendu rien donné, ou plutôt qui avait donné quelque chose de bien plus décourageant : un nouveau rendez-vous.

Jour 4 : 16 a**

« La station de bus, lignes B4 et C12, puis la place que le soleil éclaire toujours différemment, à gauche et on y est. » Ð aimait modifier ses trajets à travers la ville.

C’était déjà le cinquième rendez-vous à l’ambassade et son dossier semblait avancer aussi vite que la construction du Grand Paris Express. Les rendez-vous étaient en tout point similaires. L’adjoint lui assurait que les États travaillaient conjointement au retour des ressortissants dans leur pays d’origine. Il lui répétait inlassablement que cela prendrait du temps car chaque cas devait être traité individuellement. Individuellement et égalitairement ! Après s’être tout de même demandé ce que ça signifiait, Ð avait dû constituer un dossier. Dossier qui permettrait l’obtention d’« indicateurs objectifs », indicateurs qui serviraient, si l’on continuait d’y croire, à déterminer l’ordre de retour. À cela s’ajoutait une évaluation psychologique hebdomadaire permettant d’attester l’évolution de la santé mentale des impatriés.

Seul ce district semblait échapper aux changements des saisons et du soleil. Figé, il l’était par un style fané, par des activités vides de sens, par des conversations sans âme. Figé alors que tout changeait à une vitesse incroyable.

L’unique pensée qui réconfortait alors Ð était l’apparente décrépitude du bâtiment.

Jour 5 : 10 **

Les distributions de vaccins ne réglaient plus la vie de Ð. L’aide initiale massive et l’autarcie imposée par le comité avaient de toute évidence porté leurs fruits.

7ème rendez-vous. C’étaient maintenant ses visites à l’ambassade qui segmentaient la vie de Ð. Remettre l’ensemble de son futur dans les mains d’une organisation pour laquelle on ne ressentait que du mépris, était une expérience des plus étranges.

« Après la sculpture aux reflets mordorés, on descend vers le lit de la rivière, on passe non loin des odeurs de métal et de cuir, plus que quelques rues et l’ambass... » Plus d’ambassade. Plus d’avenues. Plus d’arbres. Plus rien.

Remblais et débris jonchaient le sol.

Ð erra, avec fascination, au milieu de ce qui avait été le lieu de tous ses espoirs pendant plusieurs mois. De trouées en passages, d’amphithéâtres en recoins Ð réalisa tardivement l’humanité qui montait de ce champ de ruines.

Ce fut à ce moment que Ð entendit une voix.

Jour 6 : 17, fin d’après-midi

Flous ! Les jours qui avaient suivi la découverte de la complète oblitération du district des ambassades avaient clairement été flous. La voix avait convaincu Ð de remettre les pieds dans cette zone, la voix et les ruines. Et depuis son retour, Ð n’avait quasiment plus quitté ce qu’il était convenu d’appeler le Tout-A-Refaire.

La voix appartenait au Collectif. Le Collectif avait un objectif simple : habiter la ville. Le Collectif était à l’origine de la destruction de cette concrétion administrative. Comme l’avait appris plus tard Ð, le district des ambassades avait été évacué au cours de la nuit précédant son septième rendez-vous. Bien longtemps, le mythe de l’éviction des appareils étatiques par le Collectif avait perduré, alors que la réalité était bien plus amère, les États ne pouvaient pas permettre un rapatriement efficace de leurs ressortissants.

La complète occupation de l’ancien district avait été réalisée en moins d’une semaine et chaque jour des habitants affluaient pour être témoin de sa transformation. La liberté de faire la ville n’était tempérée que par trois principes. Jamais une vision immuable de la ville ne devait être prônée. Aucune décision ne devait être prise à la majorité. Les décisions communes ne pouvaient être liées à des arguments d’autorité. Ces principes devaient garantir la pluralité des modes d’habiter.

Le TAR avait rapidement été fractionné en de nombreuses parcelles. Tailles, formes, végétation ou minéralité, de tout cela les HabiTerres discutaient, dessinaient et alors créaient ce qu’ils imaginaient.

Jour 7 : Le matin

« Traverser le parc aux six couleurs, contourner l’école-jardin par la gauche, s’enfoncer dans le passage à moitié couvert et nous y voilà ». Ð avait décidé de concentrer ses efforts sur l’évolution des usages urbains en fonction des moments de la journée. Les bâtiments avaient en effet une fonction soit diurne soit nocturne. Les logements étaient désertés en journée, les lieux de travail toujours vacants la nuit ! Les rythmes naturels oubliés allaient reprendre leurs droits.

Certains HabiTerres se consacraient à la création de liaisons pour ce patchwork de parcelles. Rapidement, ils transformèrent cette tâche en un jeu. Le Cadastre Exquis Informel vit le jour. L’objectif était de créer des interactions cohérentes entre des lieux qui a priori n’en avait aucune. Ce furent les enfants qui se révélèrent les plus doués pour réaliser ce travail, leur esprit naïf pouvait se contorsionner suffisamment pour créer des liens.

Le TAR se densifia, les usages se multiplièrent. Pour pérenniser certaines activités et continuer de les tester dans ce magma urbain quelqu’un eut l’idée d’inventer des symboles assurant en un coup d’œil les usages liés aux lieux. L’espace ainsi sanctuarisé invitait à la convivialité sans injonction aucune. La parcelle de Ð se trouva au sein d’un quartier où tous les bâtiments devaient pouvoir héberger les habitants et leurs usages devaient varier en fonction des saisons.

Désormais les modulations de la ville se déroulaient aussi dans l’esprit des HabiTerres.

Jour 8 : Souffle chaud, couleurs automnales, lumière zénithale

« … » Ð parcourait une fois encore cette ville.

Jamais plus Ð n’a croisé ses camarades du Dédale. Certains d’entre eux avaient certainement dû tenter la Grande Traversée, d’autres se réfugier dans des résidences en périphérie, où seuls les impats erraient. Leur accès n’était nullement interdit, l’unique activité était l’attente du retour au pays natal.

Les idées du Collectif avaient essaimé. De nouvelles poches urbaines tentaient d’habiter la ville. Ð y discernait les apports du Collectif tantôt de manière évidente, parfois de manière plus diffuse, jamais identique.

Et toujours la sillonnant, Ð remarquait de nouveaux ajouts, de nouveaux quartiers, de nouveaux espaces d’expression. La reconstruction par les symboles avait opéré. Jamais Ð ne quitterait cette ville, éternellement nouvelle et multiple, elle était devenue son foyer.

Lucas Sittler et M.W. Rouge Marine, mondesimaginaires.xyz. · avril 2021


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