Un territoire au bord de fleuve, entre les communes de Nantes, Rezé et Bouguenais, constitué d’immenses plateformes stériles qui accueillent les fonctions servantes de la ville : abattoirs, équipements, zones commerciales, secteurs d’activité, parking relais... Mais il est temps désormais d’habiter plus et mieux ce territoire. Et pour arriver à créer, dans la métropole, des logements familiaux écologiques et abordables, il va falloir s’y prendre autrement.

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Être en rive sud de la Loire, et regarder vers le Nord. Quelques ponts mènent à ce que l'on nomme désormais l'Île de Nantes, puis au centre-ville. Un territoire en bord de fleuve, entre les communes de Nantes, Rezé et Bouguenais. La marée monte jusqu'ici, parfois aussi le flot s'emballe et monte haut sur les rives. Un territoire au sol bouleversé par les impacts successifs des chemins de fer, de la Seconde Guerre Mondiale et de la reconstruction. C'est à ce moment-là qu'une ingénierie conquérante a déversé des tonnes de sable pour combler des bras du fleuve et gagner du terrain sur ses rives. Ces immenses plateformes stériles sont vouées depuis à accueillir les fonctions servantes de la ville : abattoirs, équipements, zones commerciales, secteurs d'activité, et plus récemment parkings relais...

Mais il est temps désormais d'habiter plus et mieux ce territoire. L'idée d'un projet de renouvellement du secteur n'est pas nouvelle, un premier projet a échoué dans les années 2000 face à des difficultés foncières et à la montée des contraintes réglementaires liées au caractère inondable du site. Car oui, une partie est inondable, une autre est aussi soumise aux contraintes de bruit d'un aéroport qui finalement n’ira pas voir ailleurs. Depuis 2010, un nouveau projet conduit par Nantes Métropole Aménagement pilotée par Frédéric Bonnet d'OBRAS (accompagné depuis par Artelia, D’Ici Là, Biotec, Zefco, RR&A et Ginger) sur un périmètre plus large permet de lever ces verrous, mais aussi d'avancer sur différents scénarios d'aménagement.

Deux certitudes émergent de ces phases d'études. D'abord qu'il faut construire et habiter ces lieux. Quelles que soient les difficultés (et elles sont nombreuses), par son positionnement en bord de Loire et sa proximité du centre, le site est un espace idéal pour densifier la ville comme la nature, et offrir des alternatives à l'éloignement périurbain notamment pour les familles. Plus de 3000 logements sont donc prévus sur les deux secteurs opérationnels, accompagnés de près de 100 000 m2 de bureaux, commerces, équipements... Seconde certitude : pour arriver à créer, dans la métropole, des logements écologiques et abordables pour les ménages auxquels ils sont destinés, il faut s'y prendre autrement.

En parlant avec des acteurs de tous bords impliqués de près ou de loin sur ce projet, on sent un frémissement. Rien n'est encore sorti de terre, mais il se passe pourtant bien quelque chose. Une transition s'impose et s'amorce, que Florian Dupont (Zefco) résume très clairement :

Tout le monde a conscience du fait qu'il faut tout bouger. On est dans un système de production qui est segmenté et assez organisé, et là on doit changer vite, de bout en bout.
Tiré de l'Éloge du pas de côté, Philippe Ramette, le Voyage à Nantes

Avant toute chose, ce projet pose donc des questions de méthode, ou plutôt se les pose. L'objectif explicite est de modifier les processus classiques de fabrication de la ville pour faire transition très concrètement. L'équipe revendique l'idée de faire des pas de côtés, à l'image de la statue de Philippe Ramette qui s'est récemment installée dans le centre-ville. La suite de l'histoire dira si la promesse initiale a été tenue, mais il est déjà clair qu'un changement de posture est amorcé. Approfondissons quelques points.

Partons de l'eau, omniprésente dans le paysage par le fleuve, mais aussi facteur de risques. Construire en secteur inondable n'était pas autorisé a priori, mais pourtant nécessaire (hors risques forts) pour répondre aux objectifs de production de logements dans la centralité métropolitaine. Pour obtenir ce droit, il a donc fallu garantir la sécurité des biens et des personnes en cas d'inondation des secteurs concernés, mais aussi montrer que l'aménagement du reste du site permettait d'améliorer la gestion hydraulique et écologique d'ensemble. Le projet intègre en effet une désimperméabilisation massive des sols et la constitution d'un vaste parc fluvial le long des rives. Une berge douce plus qu’un parc, inondable mais ouverte à la population, rétablissant le contact avec le fleuve, la nature et les signaux urbains de la rive d'en face.

Premier pas de côté dans la méthode : pour démontrer le réalisme de tels aménagements, il faut en passer par des simulations très précises d'aménagements, alors que le programme et les principes d'aménagement ne sont pas encore stabilisés. On part donc du détail, on investit la connaissance du sol et la conception avant de dessiner l'image globale. Une belle inversion du processus de conception classique.

Mais avant de parler d'un parc, encore faut-il lui trouver un sol. Les milliers de tonnes de sable de Loire déversés ici sont stériles, alors comment inventer un sol fertile ? Soit en consommant 30 hectares de terres agricoles pour en retirer la terre végétale, soit en créant ce sol sur place. Second pas de côté : le sol devient objet de projet, et pas seulement support de plantations. L'idée est de créer sur place une infrastructure de production – une usine à sol – permettant de l'enrichir progressivement par des apports de matière organique locale : il faudra donc garder les déchets verts sur le site et valoriser les déchets compostables pour progressivement fertiliser le site, et donc changer aussi les façons de gérer les lieux.

Esquisse d’une première section du parc fluvial des Isles (études en cours – document de travail – 2019)

C'est ce projet de sol qui va guider le projet végétal. Une inversion du processus de conception classique issu de la culture des parcs et jardins, qui adaptait le sol à la composition florale. Le sujet est central, car le projet s'impose des exigences fortes en termes de résilience climatique, en misant sur des sols perméables et une présence massive de végétaux pour modérer les îlots de chaleur. Car l'équipe plante et construit pour demain, mais aussi après-demain, et adapte donc le design des espaces et le choix des essences au climat futur. Il faut donc travailler le bâti et les espaces ouverts pour apporter de l'ombre, éviter de minéraliser les sols, privilégier la pleine terre et planter des arbres. Beaucoup d'arbres : 50 000, soit 7 par habitant du quartier. Ils ne viendront donc pas se glisser discrètement entre deux places de parking, mais constitueront des lisières continues gérées comme des forêts, accompagnant un réseau de parcours ombragés. Il en faudra tellement qu’ils ne pourront être produits sur place, mais chez des pépiniéristes de la région pour éviter de faire parcourir des centaines de kilomètres à des arbres avant leur plantation, comme c’est souvent l’usage.

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Et puis il faut construire. Les mots de Frédéric Bonnet adressés l'automne dernier aux professionnels ont marqué les esprits. Simple et sincère, le constat n’en est pas moins cruel : « On ne fait pas face aux défis qui sont les nôtres. » Nous connaissons les enjeux depuis quarante ans, nous savons qu'il faut changer de façon de construire la ville, mais nous continuons de mal construire et de mal nous déplacer. Ce n'est pas une question d'innovation technique, on sait déjà construire bien (les matériaux et les techniques sont déjà là), mais pas aux prix ordinaires. Alors comment construire des immeubles urbains écologiques à des prix abordables ? Sans doute pas en se focalisant sur les matériaux, mais en retravaillant l'ensemble du processus constructif : repenser les prescriptions urbaines pour éviter les surcoûts, concevoir une architecture tirant parti des spécificités des matériaux, éviter les effets de manche, rationaliser les procédés constructifs, massifier la production… Toute la chaîne de production, tous les acteurs sont concernés. Ce pas de côté est tellement significatif qu’il nécessite d'engager une démarche originale avant les premiers chantiers : le « sourçage ». L'objectif de ce travail amont est d'adapter le processus de projet pour permettre le développement de vraies filières constructives à la fois écologiquement pertinentes et économiquement viables. La méthode consiste à repérer les acteurs pertinents du territoire (concepteurs, industriels, fournisseurs, opérateurs immobiliers…), mais aussi à les mobiliser en amont du projet pour identifier les blocages et adapter les processus de commande publique aux besoins très concrets de la transition. Un travail à la fois individuel et collectif, pour aller au fond des problèmes avec un acteur, mais aussi croiser les points de vue et rechercher collectivement les solutions. Un travail qui mobilise très fortement toute la chaine d’acteurs locaux, engagés volontairement dans la démarche.

Nantes Métropole Aménagement - ZAC Pirmil-les Isles - Réunion publique du 10 septembre 2019

On sort donc d'un processus linéaire et fragmenté où chacun intervient l'un après l'autre de manière très formalisée et étanche, pour aller vers un processus itératif dans lequel la fin de la chaîne vient nourrir les étapes amont de son retour d’expérience. Un temps de détricotage des étapes complexes de fabrication de la ville, pour (enfin) les remonter dans le bon sens.

Alors bien sûr, tout cela prend du temps. Mais pour une fois personne ne s'en excuse, ou ne tente vainement d'expliquer que la vie du projet urbain ne va pas au même rythme que celle de ses habitants. Non, ce temps est assumé. Il faut prendre le temps de faire sauter les verrous, de bouger les lignes, de structurer le collectif, de forger les outils et d'organiser les filières... Le temps de bien faire. Ce temps permet finalement au projet de penser sa méthode et pas seulement son dessin. Il permet à l'équipe de maîtrise d'œuvre de structurer une vision collective et des paroles individuelles, et même de faire quelques pas de côté...

Rien ne permet d’affirmer que c’est ici que la fabrique de la ville amorcera sa transition. Mais il se passe bel et bien quelque chose. Le plus gros risque serait peut-être d'arriver à réaliser à Pirmil-les Isles un quartier démonstrateur innovant unique en France. Car l'objectif est affiché modestement, mais il ne l'est pas : c'est amorcer une transformation structurelle de cette fabrique de la ville qui en a bien besoin. Réussir ici, et faire partout.


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