Certains inventent le présent à coup de fake news, d’autres rêvent de leur petit effondrement perso, nous on aime imaginer collectivement des futurs qui donnent envie d’agir. Nous avons donc lancé un appel à des récits positifs de l'après-pandémie fin 2020. Voici un des cinq textes lauréats.


16 mars 2030

Les rues chantent aujourd’hui. Les premiers rayons du printemps giclent contre les façades des bâtiments, dont les fenêtres forment des reflets qui dansent sur les graviers du trottoir. C’est un jour qui prédit haut et fort le dégel, et cela ressemble à une de ces grandes inspirations encore endormies, celles qui précèdent les réveils explosifs, étourdis de lumière. Les réveils dont l’espoir est irrésistible.

Les rues chantent aujourd’hui. C’est comme un petit orchestre, la basse continue et bourdonnante des conversations, le rythme frappé et démultiplié par les dizaines de pas crissant sur les graviers, les longues respirations des premières feuilles qui se laissent caresser par le vent, les trémolos aigus des derniers rameaux dans le ciel – là-bas un rire amorce le thème, ici la sonnette d’un vélo lui en renvoie sa variation – les si nombreux oiseaux en tutti chantent le refrain, les petites pousses d’un vert si clair carillonnent entre les gravillons, et enfin c’est un grand chœur de lumière qui se lève en crescendo, de cette lueur encore timide mais brillante qui invoque le printemps.

Nous sommes le 16 mars 2030 et c’est pourquoi les rues chantent. Aujourd’hui l’on fête un anniversaire, qui pourrait être bien plus triste que ces rues multicolores d’habits et de sons. Il n’en est rien : pour l’occasion la France est sortie de chez elle – du moins ceux qui le pouvaient. Ici les habitants se sont rassemblés par dizaines, peut-être même centaines, pour envahir la ville de leurs sourires soulagés, éblouis, fiers. « Une grande Déconfinade ». Les festivités se poursuivront pour la semaine, les habitants y tiennent : c’est leur revanche, leur revanche face à une vieille épidémie, et face au monde d’avant.

Les rues chantent aujourd’hui, enfin. Depuis les dix dernières années, les rues où nous marchons ont changé. Le monde a changé. D’un confinement incompréhensible, terne, angoissant, nous sommes passés à une grande échappée dans les rues d’une ville qui a mûri, en même temps que nous. Sur le sol, les gravillons qui ont progressivement remplacé le bitume laissent grandir les nouvelles pousses du printemps, de grands et petits arbres à intervalles plus ou moins réguliers. Lors des températures élevées de l’été, ils apportent l’ombre et la fraîcheur que ne peuvent plus donner les fontaines, trop consommatrices en une eau devenue précieuse. Les bancs publics aussi ont fleuri, les espaces verts, les jeux pour enfants. On en voit d'ailleurs, piaillant sur les balançoires et se poursuivant en cercle. Les rues sont larges, mais nullement pour laisser place aux grandes routes et parkings, dont les occupantes ont été peu à peu mises à l'écart des villes et du quotidien – devenant bien trop chères et encombrantes. Les voitures, devenues pièces de musées, s’entassent pour certaines chez les collectionneurs ; la majorité finissent dans les centres de recyclage qui trouvent dorénavant leur place dans chaque ville et village. Les routes ont été remplacées par des pistes cyclables, qui constituent les seuls endroits pavés de pierres plates et lisses, néanmoins assez espacées pour permettre une certaine perméabilité des sols.

Dans les rues, celles qui chantent aujourd’hui, le cortège de nos pas passe devant les quais de la rivière, réaménagée avec de nombreux moulins à eau pour alimenter les habitations du quartier. Les panneaux solaires, eux, sont pour la plupart installés sur les toits ; en levant la tête, on peut en apercevoir des fragments de reflets. Dans les nombreux trains qui traversent les collines environnantes, on peut d’ailleurs voir la ville de haut, comme une forêt de toits sombres et brillants, parsemée de feuillages et de taches de verdure. Avec une consommation ralentie, ces moyens de production électrique suffisent à alimenter les différents quartiers sans besoin de centrales nucléaires. Les dernières qui n’ont pas été démantelées n'interviennent qu'en cas de problème de la part de ces sources d’énergie.

Nous nous arrêtons bien sûr devant le théâtre de la ville : un spectacle monté par habitants et artistes a été organisé. La vie, depuis dix ans, s’est révélée indispensable sans eux. Discours, lectures, concerts, pièces, projections et acrobaties se succèdent pour célébrer la culture, elle qui nous avait tant manqué des années auparavant. On rit, on pleure, mais surtout on jubile en silence de retrouver ces artistes qui ont su se relever de la crise pour continuer à faire vivre nos imaginaires. Et à regret peut-être, la marche repart, avec ses têtes pleines d’histoires et ses étoiles plein les yeux. Mais le plus beau finalement, quand nous nous retournons, est de voir cette procession qui se meut d’elle-même comme une seule vague, comme une seule entité faite de myriades d’identités, et qui se dirige d’un même geste, répondant plus qu’à un parcours tracé à l’avance, d’un consensus général, d’une unité.

Nous finissons par arriver à l’un des nombreux parcs où sont maintenant aménagées des dizaines de parcelles de jardins partagés. Ici aussi, alors, la procession s’arrête, car le soleil est haut dans le ciel et surtout, les cuisines solidaires des différents quartiers de la ville se sont réunies pour préparer un pique-nique à grande échelle. Cela fait un grand banquet ensoleillé et fourmillant, et au chant des rues remplies se joint celui des nouvelles rencontres et des couverts qui tintent.

Tout le monde, cependant, ne peut se permettre de s'arrêter écouter les rues qui chantent, aujourd’hui : les cultures, le soin aux autres, le recyclage et les nombreux nouveaux métiers demandent du temps, de l’énergie, de nouveaux savoir-faire. Il y a davantage de travail physique à présent, et certaines tâches demandent l’investissement de chaque habitant, comme la culture des parcelles, la récolte d’eau, le recyclage. Une fois par semaine également, des habitants tirés au sort se rassemblent pour décider à l’échelle locale des actions à réaliser, activités, aménagement, travaux… L’État existe encore, de même que des institutions supranationales comme l’ONU, pour aider aux redistributions de richesses, éviter inégalités, pollutions, pénuries, prendre des mesures de résilience aux échelles nationale et internationale. Cependant, les pouvoirs locaux des citoyens ont gagné beaucoup d’importance, et se gèrent avec bien plus d’indépendance ; nous sommes passés à un vrai système décentralisé. Et les nouvelles règles de citoyenneté permettent à tous d'apporter une pierre à l'édifice. C'est grâce à cette diversité dans la politique, d’ailleurs, que les inégalités et préjugés ont pu reculer, par extension. Il n'y a plus – ou très rarement – d'écarts injustes de salaire, d'insultes publiques et gratuites sur fond de xénophobie, de jugements hâtifs et sectaires. Bien sûr tout n'est pas fini, mais on se rapproche d'une certaine bienveillance. D’une solidarité même : les diverses associations de métiers, coopératives et assemblées, ont pris l'initiative de s'organiser pour pouvoir donner aux plus en difficulté de quoi vivre. Il n'y a qu'à voir ces gens dans les jardins, qui se sourient sans se connaître, et se parlent, et se demandent de leurs nouvelles. Ils s'inspirent et s'entraident.

À partir de là, le cortège ne s’est pas reformé. Les habitants sont restés dans les jardins à chuchoter, rire, remuer leurs souvenirs. Profiter de la fraîcheur de la toute fin de l’hiver. Quelques-uns ont aidé les cuisinier.e.s, d’autres ont jardiné aux côtés de personnes qu’ils ne connaissaient pas, certains encore sont rentrés lentement chez eux, la tête dans les nuages. Mais tandis que le parc et les rues se vident, nous l’entendons tous : le chant persiste et ne se tait plus. Le silence qui s’installe lui laisse au contraire, enfin, toute la place pour s’ouvrir, se dilater dans le soir ; une mélopée gracieuse qui plane et nous envahit, et petit à petit remplit tous les espaces vides de notre être. On se prend à croire que, peut-être, nous avons réussi, et peut-être, nous pouvons être fier.e.s. Car ce soir, nos rues chantent.

Ana Bigenwald · avril 2021


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