Sylvain GRISOT > Bonjour Noémie Aubron, bonjour David Abittan. Noémie, tu es directrice générale chez 15 marches, mais aussi autrice de la newsletter La Mutante qui pense les futurs à travers la fiction. David, tu es rédacteur en chef de Tema.archi, un magazine web qui parle d’architecture et de ville.

Fin 2020, dixit.net a lancé un appel à récits positifs, pour raconter un futur qui donne envie. On aime imaginer collectivement des futurs qui donnent envie d’agir. On a reçu une vingtaine de textes et c’était passionnant à lire. Avec un comité de lecture, on en a sélectionné cinq que vous pouvez lire ici. Noémie et David vous faisiez justement partie de ce comité et nous allons donc partir de cette expérience commune. Qu’est-ce que vous retenez de cette expérience, comment est-ce que vous l’avez vécue ?

Noémie AUBRON > J’ai trouvé cela génial que des gens aient osé prendre la plume pour traduire les idées qu’ils avaient dans la tête, afin dans le mettre ensemble dans le système récit. J’apprécie ce passage de « j’ai quelque chose dans ma tête alors je le transmets ». On a eu beaucoup de discussions sur est-ce que tout le monde peut écrire des récits ? Si cela m’a convaincue d’un truc, c’est que tout le monde a beaucoup d’idées. Il y avait beaucoup d’inspirations à piocher dans ce patchwork du futur. Chaque récit avait une forme, des points de vue et une idéologie différents. C’est le deuxième point que je retiens de cette expérience : si on veut donner envie, il y a une dimension politique qui s’ajoute au récit. Cela nous a permis de revenir à ce qu’est l’essence même de la politique : rassembler autour d'une certaine manière de penser le futur.

David ABITTAN > J’adhère complètement à ce qu’a dit Noémie. C’était très foisonnant sur la diversité des formes et des points de vue. J’ai donc voulu faire attention au tronc commun qui pouvait s’en dégager. Au partir du moment où l’on parle d’un futur souhaitable, il y a quand même des thèmes qui reviennent et cela raconte beaucoup de choses de notre époque d’aujourd’hui. Le deuxième point, c’est aussi que cette volonté de donner envie amène à quelque chose d’assez naïf. Cela peut paraître très simple et très joyeux, mais avec une certaine naïveté.

C’est un exercice périlleux qu’on avait proposé. Ecrire sur le futur positif, c’est faire la somme de deux choses compliquées, qui peuvent amener à une forme de naïveté. On a eu des textes très bienveillants, mais qui proposaient aussi des postures politiques dont on voyait déjà les dérives. Pourquoi est-ce si difficile, non seulement d’écrire sur le futur, mais sans naïveté ?

Noémie AUBRON > C’est déjà difficile, car le mot « positif » est peut-être un peu vide. C’est normatif et lié à des valeurs, c’est plus une sorte d’intention qu’une direction. Avec le recul, je me dis que l’on n’avait peut-être pas choisi le bon mot. Je me souviens qu’on avait eu cette discussion sur le fait qu’il était plus facile d’écrire une dystopie qu’une utopie. Mais, pour moi, il y a aussi ce champ qui est au milieu, qui est plus intéressant et plus porteur d’action. C’est celui qui peut ressembler, celui qui est crédible, qui est probable. Il y a une notion qui n’est pas évidente à construire dans les récits, c’est « pourquoi on en est arrivé là ? ». Même si on arrive à une situation qui a l’air désirable, il peut y avoir tout un champ de conflit avant, et je crois qu’il est nécessaire de le décrire aussi. C’est bien la résolution d’un problème qui a amené à une situation qui donne envie. C’est sur ce cheminement qu’on devrait se concentrer. Le cœur de l’écriture, c'est de savoir quels sont les problèmes que l'on a voulu résoudre ? Quelles oppositions a-t-on eues dans cette société future possible ? Quelle est la solution optimale qu’on a trouvée collectivement pour y répondre ? C’est recréer un système qui reprend toutes les dynamiques de notre société et essayer de le projeter.

David ABITTAN > Aussi, il ne faut pas craindre d’être désuet. Raconter le futur, c’est parler du moment où l’on écrit ce futur. Il y a tellement de choses qui seront peut-être désuètes quelques semaines, quelques années après. Tout ce qu’on a pu lire sur le « monde d’après » va être anachronique une fois sortie de la pandémie. Peut-être qu’il y a quelques années, on aurait parlé de l’invention de la voiture Diesel comme quelque chose de formidable.

Ce qui est finalement plus important, c’est le cheminement pour arriver à ce futur. Au-delà de l’objectif final, il y a aussi la façon de le montrer. C’est là qu’on retrouve la fiction comme moteur de la transition. En quoi est-ce que cela peut-être un levier pour transformer les choses, pour accompagner les grands virages de la société ? Pour toi Noémie, c’est notamment ton outil de travail dans ton activité de conseil. Peux-tu nous raconter pourquoi ?

Noémie AUBRON > Avec beaucoup d’humilité, parce que je suis toujours en apprentissage constant sur ces sujets. Je suis donc directrice générale de 15 marches et nous faisons du conseil en innovation. Notre but est d’aider les gens à impulser le changement et à en définir la direction. C’est qui est compliqué, c’est qu’il faut désormais décider en situation d’incertitude. Et parfois, la décision la plus facile, c’est de ne rien faire. Or, ce qui me motive, c’est de lutter contre le statu quo. Je ne crois pas que ce soit la solution de conserver le monde tel qu’il est. J’ai envie d’aider les gens à bouger et à comprendre. J’ai envie d’ouvrir les champs du possible, de poser des questions et de donner à voir les grandes directions qui sont possibles.

C’est un peu mon cheminement avec le récit, car cela permet de parler à la partie du cerveau qui est plus émotionnelle. Je ne présente pas un PowerPoint, je ne fais pas de matrices. J’évoque quelque chose qui est de l’ordre de l’imaginaire, que chacun peut interpréter à sa manière et sur lequel on peut réagir. On peut tous avoir un avis par rapport au récit.

La dimension narrative aide aussi à se projeter. J’essaie toujours de faire faire à mes personnages quelque chose que je pourrais faire. Tout peut changer autour de nous, peut-être que la nature humaine va rester un peu la même. On va avoir les mêmes besoins fondamentaux de sociabiliser, de se protéger, de se sentir en sécurité, etc. Le récit est pour moi une manière de transmettre l’évolution du monde autour de nous, en tant qu’être humain. Cela permet d’amener la discussion à un autre niveau, qui permet de sortir des impératifs opérationnels qu’on a tous au quotidien. Se donner si c’est là qu’on a envie d’aller, si cela nous paraît probable, si c’est à cela qu’on doit œuvrer, etc.

L’autre point que je trouve intéressant, c’est que c’est un média qui va parler à tout le monde. Cela permet de rendre des études prospectives beaucoup plus accessibles et d’en discuter à tous les échelons de l’entreprise, peu importe sa capacité à comprendre les disruptions technologiques ou numériques. Je ne cherche pas l’adhésion, mais la réaction pour essayer de construire autour ou à côté.

Parler aux deux parties du cerveau, l’une plus rationnelle avec une pensée linéaire hiérarchisée, et l’autre par la fiction, non pour asséner une vérité, mais pour générer une réaction. Réagir, même contre, c’est être déjà dans le mouvement. David, bien que tu travailles comme journaliste, donc sur le présent et le rationnel, est-ce qu’il a quand même une question de mise en récit pour que les lecteurs comprennent ?

David ABITTAN > La mise en récit dans le journalisme est plus de l’ordre de ce qu’on appelle l’hyper réalité. C’est-à-dire, récréer une scène fictive pour mieux comprendre la réalité. Il y a une préparation en amont, puis un montage, sinon on ne comprendrait pas ce qui se passe.

Pour réagir sur les récits qui libèrent les avis, c’est à la fois valable quand on les lit, mais aussi quand on en parle ensuite. Il y a quelque chose de décomplexant à écrire de la fiction, qui plus est dans le futur. On s’éloigne de notre réalité, on enlève un peu de surmoi et on va vraiment vers ce qu’on a envie de défendre.

Dans le pays de Descartes, il nous faut donc pourtant parler aux deux parties de notre cerveau. Mais comment fait-on ? Est-ce qu’il faut démocratiser l’usage de la fiction et des récits ? Est-ce qu’il faut ouvrir des droits à écrire des futurs en dehors des politiciens et des prospectivistes ? Comment est-ce qu’on essaie de mobiliser le récit dans notre vie quotidienne, nos relations personnelles et notre action professionnelle ?

David ABITTAN > Commençons par la limite, une fois n’est pas coutume. Dans les récits, on se pose tout de même la question de quelle manière ils racontent une volonté profonde de l’auteur ou de quelle manière ils sont la caisse de résonance de ce qu’on entend autour de nous ? Il y a tout un tas de thèmes qui reviennent. J’en prends un au hasard pour illustrer : la place de la nature est omniprésente dans les textes que nous avons lus. De quelle manière est-ce la volonté de chacun ? De mon côté, j’ai l’impression que j’ai une très grande envie de nature, plus forte depuis un an. Mais ne suis-je pas en train de relayer une parole générale que j’entends autour de moi ?

Noémie AUBRON > De mon côté, je peux déjà parler de ce que cela m’apporte en tant qu’individu. J’aime partir des signaux faibles, aller chercher des données étranges, connecter les points et raconter une histoire. C’est un processus que je trouve très enrichissant et que me questionne moi-même sur mes propres certitudes, mon prisme et ma manière de voir les choses. C’est une manière de se projeter et de dire : « Voilà ce qui pourrait se passer, comment est-ce que j’ai envie de me positionner par rapport à ça ?

Quand j’importe cela dans une entreprise, ce qui est intéressant c’est d’être à l’écoute des avis, on comprend alors les échelles de valeurs, les envies et les aspirations. Des choses qu’on ne questionne finalement jamais. On crée la conversation au sein de l’organisation sur ce qu’on veut pour demain. Cela devrait être, à mon sens, un sujet de discussion majeur au sein d’une équipe.

Je suis très attentive à ce qui rassemble et à ce qui divise au sein de l’organisation. Vers où les gens veulent aller ? A quoi est-ce qu’ils ne croient pas ? Qu’est-ce qui les repousse ? Qu’est-ce qu’on peut construire autour de ça ?

On a aussi beaucoup questionné l’impact de la qualité littéraire dans le message que porte le récit durant notre comité de lecture. Si on n’a pas la plume, mais qu’on a les idées, peut-on réussir à transmettre quelque chose ? Mon sentiment est plutôt de se dire qu’il y a d’autres approches narratives à imaginer. J’aime bien ce que fait François Houste : écrire le futur en un tweet, en 140 caractères. C’est un exercice compliqué, mais c’est une autre façon de manier les mots. Il n’y a pas forcément besoin de maîtriser une structure ou une intensité narrative.

On peut faire un parallèle avec le travail de Bluenove sur le Bright Mirror. L’idée est bien de faire écrire par des gens normaux, ceux qui n’écrivent pas de la science-fiction au quotidien. Ce sont des modes d’animation très rythmés, avec des limites, mais à la fin les participant ont réalisé qu’ils pouvaient écrire, et en plus de façon collective. Ces écrits sont aussi une fenêtre sur le présent. Ces imaginaires collectés au même moment donnent un point de vue sur aujourd’hui. Comment est-ce qu’on mobilise la puissance de ces outils et qu’on les diffuse ?

David ABITTAN > Alors je suis parisien et impliqué dans un conseil de quartier, et j’entends de plus en plus d’outils de type fresque, ateliers collaboratifs qui se développent. Mais je me dis aussi que tous ces nouveaux outils sont finalement une nouvelle machine à café autour de laquelle discuter. Il y a infiniment d’outils à mobiliser, et ils sont intéressants, mais on n’a pas besoin d’inventer des choses trop complexes. Finalement, ce qui est important, c’est le rôle de la fiction au sens très large, mais lorsqu’elle n’est pas écrite par nous-mêmes. J’ai regardé seulement deux épisodes de Black Mirror, j’en ai parlé pendant des heures. Le moindre film, le moindre livre, la moindre série nous amène à réfléchir à la manière dont nous nous positionnons dans le monde autour de nous.

Noémie AUBRON > Je te rejoins, car je puise énormément d’inspirations dans tout ce que je lis, il y a énormément de choses à piocher. Une chose que j’adorai faire, dont je n’ai pas encore le cap, mais ma fille me le réclame, c’est comment amener cela à l’école ? Comment est-ce qu’on imagine le futur quand on a 6 ans ?

On a testé un Bright Mirror dans un milieu universitaire. Les étudiants étaient sous le choc, car on ne leur demande jamais d’écrire des fictions. Il y a même, au contraire, une forme d’opposition avec la rationalité scientifique.

Maison ne fera pas le tour du thème aujourd’hui, alors pour prolonger la réflexion, avez-vous des pistes de lecture ou de films ?

Noémie AUBRON > L’ouvrage de référence sur le sujet, c’est Ecotopia. Il a été écrit dans les années 70 et qui parle d’une société écologiste qui vit en autarcie par rapport au reste du monde. Cette société a développé une manière de vivre plus en lien avec la nature, plus respectueuse et plus sobre. Cela fait écho aux débats actuels. Lire avec les yeux d’un écrivain des années 70 fait comme une machine à voyager dans le temps.

David ABITTAN > De mon côté, j’ai pensé à une exposition, l’histoire naturelle de l’architecture, dont le commissaire est l’architecte Philippe Rahm. On est vraiment dans la mise en récit de comment les milieux naturels ont influencé l’architecture. Tout le propos de Philippe Rahm est pourtant de dire que c’est une évidence et pas une mise en récit, mais peu importe la manière dont on la regarde. Cela me semble pertinent et cela raconte combien l’architecture part de nos besoins d’être humain : être au chaud, bien manger, faire société… Comment cela a influencé nos manières de vivre depuis des millénaires, et comment cela influence un petit peu demain aussi ?

Merci beaucoup à tous les deux et à bientôt.

Propos récoltés par Sylvain Grisot · dixit.net · Octobre 2021

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