En 2019, l'École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) publie une étude sur l'évolution des températures dans les métropoles de plus d'un million d'habitants et fait quelques prévisions marquantes : en 2050, les températures moyennes de Londres seront celles de Barcelone aujourd'hui, et le climat de Lyon et Paris ressemblera à celui de Canberra. Le Bilan environnemental de la France - Edition 2020 fait la synthèse de plusieurs indicateurs pour proposer une analyse complète de la situation climatique en France. L'étude met en avant les évènements climatiques déjà visibles et à venir d'ici 2050. Chaque territoire, rural ou urbain, montagnard ou littoral, connaît et connaîtra des changements. Les villes sont particulièrement concernées par une augmentation localisée des températures : quinze métropoles françaises sont déjà touchées par des phénomènes d'îlots de chaleur.

Bilan environnemental de la France - Edition 2020

Ces anomalies climatiques localisées, liées à l'urbanisation et à l'artificialisation des sols, amènent à observer des différences conséquentes de température entre la zone la plus dense de la ville et les zones périphériques. À Nantes, l'Agence d'Urbanisme de la Région Nantaise (AURAN) a calculé une différence de température de + 1,4 °C en moyenne entre la métropole nantaise et le reste du département. Les surfaces urbanisées ont, en moyenne, une température supérieure de plus de 2,5 °C par rapport à l'ensemble des surfaces départementales.

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Cartographie réalisée en juin 2020 par AURAN sur la base des données Landsat 8 du 15 juillet 2018.

Ces augmentations de température sont le résultat d'une combinaison de plusieurs facteurs. D'un côté, les formes urbaines influencent la circulation du vent par la taille et l'orientation des bâtiments ; de l'autre, les matériaux utilisés en ville ont différentes propriétés techniques d'absorption ou d'émission de chaleur (l'albédo), un phénomène lié également au mode d'occupation des sols et à la répartition des surfaces minéralisées et végétalisées.

Pour améliorer le confort des citadins en ville, Maxime Claval a fondé, en 2020, l'entreprise Air Cool et propose de revêtir les toitures d'une peinture réflective.  Après un début de carrière en ingénierie thermique des bâtiments, il s'interroge sur les enjeux de consommation énergétique.  Lors d'une conférence de Novabuild, Maxime Claval fait le lien entre les enjeux de consommation énergétique des bâtiments et les questions plus globales de résilience des villes. Il décide donc de se lancer dans la technique du cool roofing.

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Photographie Aircool

Cette technique du cool roofing (traduisez par "toiture fraîche") permet de répondre aux besoins de confort thermique des citadins dans leur logement en peignant tout simplement les toits en blanc. En réduisant la température à l'intérieur, elle améliore le confort des habitants, notamment lors des vagues de chaleur importantes, en offrant une baisse de température jusqu'à 5 °C. Une baisse importante quand on sait que la ville de Nantes connaît aujourd'hui les températures de Toulouse ou Bordeaux du milieu des années 80. En faisant baisser la température intérieure, cette peinture permet également de réduire le besoin de climatisation pour des bâtiments déjà équipés, un enjeu important pour des centres commerciaux ou des bureaux de grandes surfaces.

Repeindre un toit en blanc permet de renvoyer la lumière, plus précisément les infrarouges qui amènent de la chaleur. Cela évite que la chaleur ne rentre par la toiture et qu'ensuite elle se diffuse dans le bâtiment. Par conséquence, cela évite à des gens d'acheter de la climatisation, tout en étant plus confortable chez eux.

— Maxime Claval, fondateur d'Aircool.

Mais au delà des seuls bâtiments, l'enjeu est aussi de lutter contre les phénomènes d'îlots de chaleur à l'échelle de la ville. Comme le montre bien l'étude de l'AURAN à Nantes, plusieurs équipements participent à cette élévation ponctuelle des températures : le toit en zinc du palais des Sports de Beaulieu sur l'île de Nantes affiche une élévation de 6,5 °C par rapport à la moyenne de la métropole. Enfin, en limitant la consommation de climatisation, la peinture réflective permet d'éviter ses rejets d'air chaud dans l'espace public et donc de diminuer les températures dans la ville.

Il y a trois aspects différents sur les effets de la peinture réflective. Tout d'abord, sur les besoins primaires, l'objectif est de réduire la température des bâtiments pour améliorer le confort : on s'adresse là à des gens qui ont trop chaud chez eux, qui dorment mal. Ensuite, on peut intervenir sur des bâtiments déjà climatisés, par exemple des centres commerciaux ou des bureaux. L'objectif principal ici est la baisse des dépenses en énergie, en faisant baisser les besoins en climatisation. Et enfin, il y a aussi la question des îlots de chaleur à l'échelle de la ville : on cherche à faire baisser les températures en faisant en sorte qu'il y ait plus de surfaces blanches mais également en végétalisant, en mettant de l'eau...

— Maxime Claval, fondateur d'Aircool.

La technique du cool roofing, développée depuis les années 80 aux États-Unis, se répand aujourd'hui sur d'autres terrains. À Los Angeles, la municipalité a lancé depuis 2015 un chantier de revêtement des voiries en blanc.

Cette expérience a permis de tester concrètement les effets de la peinture réflective sur le confort des piétons, et quelques années après le bilan semble plutôt mitigé. Deux chercheurs urbanistes de l'université de Los Angeles ont étudié les résultats préliminaires : au-delà même des questions d'éblouissement des conducteurs, les chaussées semblent renvoyer trop de chaleur directement aux piétons et augmentent leur sentiment d'inconfort. Ces premiers résultats ne permettent pas de trancher définitivement la question, mais poussent à imaginer d'autres pistes pour favoriser la résilience des villes.

Nous héritons de formes urbaines pensées pour un autre temps, un autre climat. L'enjeu aujourd'hui est donc d'interroger ces formes urbaines, de les transformer et de les adapter à un nouveau contexte environnemental et climatique. Philippe Rahm, architecte suisse, plaide pour un urbanisme et une architecture météorologiques. En revenant aux conceptions antiques de l'architecture et de l'urbanisme et en insistant sur la nécessité de retravailler l'existant, il propose de redonner une raison climatique aux formes urbaines.

C’est le climat qui donne les formes et la fonction. Cela ne veut pas dire que le climat ne puisse pas engendrer de l’esthétique ou de la beauté. Mais les postmodernes ont désynchronisé la question esthétique de la question pratique. Au demeurant, ce mouvement reste un épiphénomène dans l’histoire humaine. Avec le réchauffement climatique, avec la pollution, peut-être même avec le Covid-19, qui marque un retour du réel, on s’aperçoit que les formes urbaines ont une raison climatique.

La vision actuelle date de la génération postmoderne. On cherche moins à comprendre pourquoi on crée une rue qu’à en connaître le sens. Une rue droite signifie forcément le pouvoir ou l’élégance. Ces thèses ont occupé l’urbanisme et l’architecture de 1950 à nos jours. L’urgence climatique ou les phénomènes de pollution redonnent une matérialité à l’architecture et à l’urbanisme.

— Philippe Rahm, architecte, dans la revue Urbanisme, 17 avril 2021.

Tout le monde s'accorde sur la nécessité de trouver des solutions pour réduire la surchauffe de nos villes. Mais si repeindre les toits en blanc est une solution low tech qui apporte une partie des réponses, elle peine à s'imposer face aux habitudes esthétiques et aux restrictions réglementaires des plans locaux d'urbanisme. Une nouvelle facette de la fabrique urbaine requestionnée par les enjeux du siècle.

Marine Frantz · dixit.net · mai 2021

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