Une rue modulable à volonté

Le 12 juillet 2021, nous avons assisté à l'inauguration de la rue Clémenceau à La Roche-sur-Yon. Cette rue piétonne accueille pour un temps 10 modules en bois permettant d’expérimenter de nouveaux usages. Nous nous sommes entretenus avec Johan Gardon et Fanny Sire, impliqués au cœur de la démarche.

Une rue modulable à volonté

Frédérique TRIBALLEAU > Bonjour Johan, bonjour Fanny. Johan, tu es directeur des espaces publics à la ville de la Roche-sur-Yon et Fanny, tu es chargée d’opération dans ce même service. Aujourd’hui, on a pu assister à l’inauguration de la rue Clémenceau sur laquelle dix modules temporaires viennent d’être installés, afin de tester de nouveaux usages. Avant de revenir sur cette démarche, parlons d’abord de la piétonnisation de la rue. Quels sont les objectifs de cette piétonnisation ?

Johan GARDON > Il y a seulement 10 ans, la rue Clémenceau était un axe majeur où circulaient les voitures. Un projet est né sur la place Napoléon, par l’équipe de Chemetoff, située à l'extrémité de la rue. A ce moment-là, il y a eu une première transformation de la rue Clem, avec la disparition de la voiture, et une création de voie de bus, la place Napoléon étant devenue le hub des bus dans la ville. Après quelques années, un des constats a été que le bus prenait vraiment beaucoup de place dans la rue et que la déambulation des piétons en pâtissait. C’était le sentiment partagé par les usagers, des commerçants et des élus. On s’est alors demandé si on pouvait de nouveau modifier l'organisation de la rue et la rendre complètement piétonne, tout en évitant de faire un nouveau chantier.

La rue Clem est l’artère commerçante principale de la ville. On est une ville moyenne, et comme partout le centre souffre de la compétition, avérée ou non, de la périphérie. Un des premiers objectifs en piétonnisant, c’était de retrouver de la déambulation dans la rue. Qu’un piéton puisse y flâner et que l’artère commerçante soit vivante. On avait aussi la volonté d’avoir un centre-ville plus pour les piétons, pour qu’ils puissent retrouver de la place dans l’espace public. La Covid a amplifié ce désir.

Une volonté de piétonniser qui vient donc aussi des commerçants, ce qui n’est pas toujours le plus évident quand on pense aux articles de Matthieu Chassignet. Quel travail en amont avez-vous dû réaliser pour que cela se passe au mieux ?

Fanny SIRE > Il y a deux ans, les commerçants ont fait remonter au service économique de la ville qu’ils souhaitent redynamiser le centre-ville. Lors de la première réunion sur la piétonnisation, près de 30% d’entre eux étaient réticents et souhaitaient voir le retour de la voiture. Ils se comparaient aux pôles en périphérie, qui sont les bêtes noires pour les commerçants du centre-ville. On les a séduits quand on a parlé de test : « Si notre proposition ne fonctionne pas, alors on reviendra en arrière. ». Ceux qui n’étaient pas encore convaincus par la piétonnisation se disaient que ce n’était qu’une question de temps. Ensuite, on les a insérés dans les ateliers tout au long de la démarche. Au fil du temps, ils étaient de plus en plus motivés avec toutes les possibilités de nouveaux usages. Aujourd’hui, ils sont à 100% convaincus que c’était la bonne voie. Cela a même amené des rues perpendiculaires à la rue Clemenceau à faire leur demande de piétonnisation. On n’a pas encore franchi ce pas, mais on a installé plus de modules que prévu. Deux modules sont dans deux rues perpendiculaires et prennent la place d’une place de parking. Prochainement, on testera la piétonnisation le weekend, le mercredi, etc., pour voir si cela fonctionne ou pas.

Cette méthode expérimentale pour tester de nouveaux usages était donc aussi un moyen de convaincre les commerçants. Racontez-nous cette démarche et comment vous tester de nouveaux usages dans cette rue ?

Johan GARDON > Plutôt que d’imposer un aménagement pérenne, on a souhaité renverser la façon de faire en créant un groupe de travail paritaire entre les usagers et les commerçants. Plein d’usages différents ont été proposés lors de ces ateliers. Il y a eu des projets farfelus comme mettre une tyrolienne dans la rue. Les espaces de jeux, de détente, avec un cadre de vie plus ouvert, sont aussi beaucoup revenus dans les discussions.

Ce n’était pas simple d’organiser toutes ces idées et on ne pouvait pas tester tous les usages proposés. Des consensus sont ressortis autour de certains usages, et on a eu l’idée de construire des modules en bois pour les tester.

Petite parenthèse esthétique, mais comme nous sommes en centre-ville, on souhaitait quand même se différencier des modules type palette. On ne voulait pas que le modulaire rime avec « pas cher ». Chaque module représente à peu près un usage qui a été proposé durant la concertation, avec des modules de détente, d’autres plutôt artistiques, un autre en bibliothèque, etc. On a essayé aussi de faire le lien avec le commerce adjacent au module. On a mis l’espace bibliothèque et lecture en face de la librairie. Il y a aussi des usages auxquels nous n’avons pas pensé qui ressortiront de ces modules. On les teste pendant 3 ans, en essayant de voir ce qui fonctionne ou pas, avec la possibilité de les modifier une ou deux fois.

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C’est un moment complexe, car on veut à la fois répondre au maximum d’usages, mais en plaisant à tout le monde, ce qui n’est pas possible. Ce matin, un jeune garçon a d’ailleurs demandé pourquoi il n’y avait pas de banc dans un couloir ouvert d’un module. Tout simplement parce que la poussette ou le fauteuil roulant ne pourrait alors plus circuler. C'est là tout l'enjeu d'allier à la fois une ville qui plaît à tous et qui reste accessible pour chacun.

Vous avez réalisé ces ateliers de concertation pendant la période du Covid. Pouvez vous nous raconter cette méthode de concertation et d’évaluation que vous avez développée ?

Fanny SIRE > On a commencé par une enquête auprès du public « Quel visage demain pour la rue Clémenceau ? ». On l’a envoyé à l’échelle de l’agglomération et de la ville en version numérique et en version papier. On a quand même eu 1000 retours, ce qui est plutôt bien à notre échelle. Sur cette base de travail, on pouvait déjà déceler des intentions : la rue est trop grise, elle est vide, elle manque de verdure, on veut des animations, des jeux, etc.

On s’est fait accompagner par Patrick Bouchardon de l’agence PENA Paysages pour travailler sur des visuels pour débuter les ateliers. Il y a eu des idées complètement folles sur le volet programmation, c’était génial car on voulait sortir du classique. On a ensuite parlé de spatialisation et d’esthétique pour agencer la rue, tout en respectant les contraintes de l’aménagement, comme les normes PMR ou l’accessibilité pompier. Mis bout à bout, il fallait compiler, ajuster et adapter. On a dû jouer un peu avec la réglementation, sinon on n’aurait rien pu faire. Par exemple, les jeux pour enfants ont beaucoup été demandés. Mais cela rentre dans une réglementation très stricte : sol souple, hauteur de chute, etc. Mais suggérer le jeu n’est plus un jeu. On est donc rentré dans ce genre de subtilité pour répondre aux besoins exprimés.

Avec la Covid, on a été obligé de faire les ateliers en distanciel. Pour ma part, cela a été une expérience assez positive, car on les a mis sur des créneaux où on pouvait aussi toucher les personnes qui travaillent : entre midi et deux, le soir après 20h. On a touché un nouveau panel de personnes, comme des jeunes et des familles. Cela nous a permis de comprendre les besoins et de faire des compromis sur les usages selon les types de public. Il a fallu transmettre ce qu’il était possible de faire ou non, et d’expliquer pourquoi. Les participants ont été géniaux et se sont mis dans des postures de concepteurs.

On travaillait sur un temps très court, il fallait donc aussi être tout le temps en itération avec les concepteurs des modules. Il y avait seulement neuf mois entre le démarrage des ateliers et la pose des modules, alors que les marchés publics, c’est plutôt très long. On faisait l’AVP (les études avant projet) et le PRO (études de projet) quasiment en même temps. Et au fur et à mesure que les ateliers avançaient, on modifiait les modules pour qu’ils correspondent aux attentes, avec cette date butoir de juillet 2021 pour la pose. Lors de l’attribution du marché, en janvier, on a complété certains éléments qui manquaient au cahier des charges. Le processus s’est fait avec l’entreprise, ce qui est assez atypique. C’était important pour nous que l’entreprise comprenne bien cette démarche collective. C’était une équipe convaincue par le projet, avec un vrai travail collectif, malgré toutes les contraintes : covid, problème de livraison de bois, etc. L’entreprise nous a proposé un prototype sur lequel on a pu faire, sur place, des adaptations. Toutes ces itérations ont demandé beaucoup de temps. Il fallait toujours être là pour s’adapter, réagir et trouver des solutions en direct. Mais c’était très riche, et je pense qu’il y a une grande satisfaction de la démarche pour toutes les équipes.

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Une vraie agilité entre votre service et l’entreprise qui a fabriqué les modules, mais quid de l’agilité avec les autres services de la collectivité ?

Johan GARDON > C’est vrai que c’est aussi une des clés de réussite de ce type de démarche. Il nous a fallut casser les chapelles. Un mouvement initial a été donné par les élus, puis par notre service, mais cela ne suffit pas. L’objectif était de modifier les usages de la rue, donc il fallait collaborer avec tous les services. En interne, on a dû convaincre sur le bien-fondé du projet et de la méthode. Le service des marchés a dû accepter de rentrer dans cette démarche, où l'enchaînement des phases d'études n'était pas complètement respecté. Le service des espaces verts a aussi été très mobilisé. C’est un surplus de travail pour eux, mais on a travaillé ensemble pour proposer une palette végétale intéressante dans la rue. Il fallait aussi rentrer dans les chapelles du sport et de la culture pour qu’ils puissent s’approprier la rue, faire des propositions et faire le lien avec les associations ou les collectifs d’artistes, afin que les espaces soient rapidement occupés.

Il y a aussi le risque d’avoir trop de demandes et qu’on créé des frustrations. Le service qui gère les manifestations a donc dû aussi travailler dessus, afin que chacun puisse y trouver sa place et son temps. On ne veut pas qu’il n’y ait que des évènements institutionnels portés par la ville, mais pas non plus que cela devienne un espace de conflit. Cela a été aussi notre boulot de faire comprendre que ce n’était pas le projet du service espace public, mais bien celui de tout le monde.

Un projet qui s’est donc révélé être une belle opportunité pour briser les silos. On a évoqué précédemment les méthodes d’évaluation de la démarche. Est-ce que vous pouvez nous expliquer comment vous allez mettre cela en place ?

Fanny SIRE > Le point zéro de l’évaluation, qui est aussi le point de démarrage, c’était l’enquête auprès du public. On a ensuite installé des capteurs de fréquentation dans la rue pour avoir de la donnée avant la pose des modules et pendant la phase d'expérimentation. On a dressé une liste thématisée de tout ce qu’on aurait besoin de vérifier et de contrôler. C’est un peu compliqué de définir le point zéro, car forcément le nôtre et celui des commerçants ne sont pas les mêmes. Il faudra aussi qu’ils nous donnent de la matière comme le passage porte, le passage caisse, l’augmentation du chiffre d’affaires ou pas, etc. On fera des points assez régulièrement pour être sûrs d’avoir ces données. Puis, il y a les données régies comme la propreté, l’éclairage, l’arrosage, etc. Quantifier aussi la masse de travail que cela va demander en plus, pour évaluer le montant de l’investissement. Le but est bien de faire une évaluation sur l’aménagement le plus complet possible.

En toute honnêteté, on est plutôt en train de créer la démarche et de l’adapter au fur et à mesure. On se laisse le temps de regarder ce qu’on a déjà pu collecter et faire un plan pour la deuxième phase du laboratoire. L’idée sera aussi le relancer les groupes de travail en fin d’année pour prendre la température directe de la population.

Oui, ce n’est pas le plus simple de collecter de la donnée, il faut encore savoir comment l’utiliser et la comparer.

La rue Clémenceau est quand même une rue particulière : artère commerçante de la ville, reliée au hub de la place Napoléon, c'est un contexte spécifique. Mais est-ce qu’il y a des éléments dans votre projet qui vous paraissent plus généralisables ? Quels seraient les conseils que vous pourriez donner si une autre ville souhaitait piétonniser sa rue commerçante ?

Johan GARDON > Sur ce type d’espace, il y a souvent une multiplicité des usages : à la fois des commerces, des voitures, des places de stationnement, etc. Le premier travail qu’il y a à faire, c’est de convaincre que moins il y aura de voitures, plus il y aura d’usage dans la rue. Un travail de concertation est important sur ce sujet, même s’il est rapide. Il faut faire sortir les commerçants de l’idée « No parking, no business ». Leur présenter l’idée comme le laboratoire est une bonne chose : on teste, si cela ne fonctionne pas, on retire.

Au début de notre démarche, certains commerçants voulaient remettre la voiture. On est obligé d’être honnête et de dire « Pourquoi pas ? ». Même si on est convaincu de l’inverse, si la piétonnisation ne fonctionne pas, peut-être qu’il faudra faire revenir les voitures. Si il y a bien quelque chose à reproduire, c’est d’être en capacité de proposer du test. Il faut sortir de cette image un peu cheap du test. On peut faire des expérimentations qui durent quelque temps et qui sont esthétiques.

Il faut aussi accepter le délai du laboratoire, car monter ce type de démarche prend du temps. Je pense que la temporalité de trois ans est assez intéressante, car cela nous donne le temps de faire des modifications. L’idée est vraiment d’avoir la capacité de préfigurer avant de partir sur un investissement lourd. L’argent public étant de plus en plus rare, c’est mieux de s’assurer du bon fonctionnement de l’usage. Et d’ailleurs, ce n’est pas forcément l’usage qu’on avait imaginé, il faut alors être en capacité de l’accepter. On voit ensuite si on pérennise ou pas.

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Pour finir, une question qui prête à débat entre vous ! Si vous deviez refaire ce projet, dans cette même rue de façon fictionnelle ou dans une autre rue de la ville, qu’est ce que vous referiez et qu’est ce que vous referiez différemment, voire pas du tout ?

Fanny SIRE > Ce qui était intéressant, c’est qu’on a été obligé de vraiment se bousculer pour réaliser le projet dans un temps très court, dans une temporalité tout à fait inhabituelle. Cela nous a obligés à être agiles et inventifs. Je retiendrai vraiment de cette démarche que la rapidité du projet nous a obligé à faire des choses qu’on n’aurait pas faites en temps normal. Même s’il y a eu des pics de stress, on a eu de la chance d’avoir une équipe motivée en interne et une régie très forte.  Tous les services avec qui on a travaillé étroitement, comme la communication et l’information, ont été très réactifs.

Pour plus de confort, quelques mois en plus auraient sûrement été mieux pour la partie travaux. La phase de construction et de pose a été très dense et on a réglé beaucoup de choses directement sur le chantier. J’ai donc dû mettre d’autres opérations en veille pour être très présente sur site et mettre les mains dans le cambouis. Cela m’a beaucoup plus, mais si cela devait se reproduire, il faut savoir que c’est très chronophage.

L’intérêt de rester sur un temps très court permet quand même d’être sur une échelle de temps humaine : les usagers ont pu voir que cela avançait vite. A chaque rencontre, quelque chose de nouveau était acté. On a fini la première phase de concertation en avril, les modules étaient posés en juillet.

J’ai aussi beaucoup aimé les temps de concertation en numérique. Très chronophage aussi en termes de gestion quand tous les participants ne maîtrisent pas l’informatique. Il faudrait sûrement coupler avec du présentiel, mais cela permet de toucher un autre public et d’être plus synthétique. En salle, cela peut partir dans tous les sens, alors qu’en numérique, il n’y a pas d'autre choix que de s’écouter.

Johan GARDON > Ce que je garde de cette expérimentation, c’est qu’on ne va pas tous mourir, et que ce n’est pas grave si on n’est pas parfait du point de vue technique, ce n’est pas grave si on n’a pas suivi pile-poil la loi MOP, etc. Je ne dis pas qu’il ne faut pas respecter la loi MOP, mais ce qui est important c’est de l’avoir fait, avec les usagers et les commerçants. Ensuite, j’espère qu’ils s’approprieront ces modules et animeront leurs espaces. C’est vraiment le point fort de la démarche.

Je pense tout de même que cette méthode ne peut pas s’appliquer à tous les projets. Ce n’est pas une recette miracle. Comme Fanny l’a dit, cela demande beaucoup de mobilisation et un investissement en matière grise important. On ne peut pas le faire sur tous les projets. Ensuite, il n’y a pas besoin de faire des projets pareils dans tous les espaces publics. Certains ne nécessitent pas de modification ou alors peuvent se contenter d’une méthode plus classique. Je pense qu’il faut réserver cette méthode particulière pour des modifications d’usage importantes, mais qu’elle n’est pas à généraliser.

Merci beaucoup Fanny et Johan pour votre retour d’expérience.

Propos récoltés par Frédérique Triballeau · dixit.net · Novembre 2021

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