Bonjour Théo et Julien. Merci d'être avec moi aujourd'hui pour discuter des projets de l'équipe Unity Cube. Est-ce que vous pourriez d’abord vous présenter tous les deux, ainsi que votre association ?

Julien Mingot > Je suis ingénieur en génie civil et j'ai rejoint l'association Unity Cube en 2018. Je suis maintenant salarié depuis plus d'un an dans l'association.

Théo Guerini > Je suis architecte et ingénieur, et dans l'histoire de Unity Cube depuis son lancement en 2016. Nous sommes constitués en association de préfiguration qui a pour objectif de répondre à la double question du manque de solutions d'hébergements d'urgence et la réutilisation de bâtiments inoccupés.

Pour parler un peu plus de votre association, comment se sont déroulés ses débuts ?

Théo Guerini > Dans l'histoire de Unity Cube, il y a vraiment eu deux phases. D’abord une première phase d'expérimentation et de montage de projet. C’est à ce moment-là qu’on s'est rendu compte des problématiques et des besoins de l'ensemble des acteurs de l'hébergement d'urgence et de l'urbanisme transitoire. C'est une phase qui a débuté avec la création de l'association en 2016 jusqu'au début 2019. Durant cette période, on a rencontré les différents acteurs de ces domaines, les politiques et on a essayé de comprendre quels étaient leurs besoins et les manques qu'il y avait aujourd'hui, que ce soit dans la transformation de bâtiments ou dans l'hébergement d'urgence. Cela nous a permis d'élaborer des cahiers des charges, d'imaginer des montages de projets pour basculer sur la seconde phase de l'association.

Depuis plus d'une année maintenant, nous travaillons en expérimentation légale. On met en pratique tout ce qu'on a défriché pendant plus de deux ans. Cela a abouti à plus d'une dizaine de projets surtout en régions parisienne et toulousaine, très différentes les uns des autres. Le but de Unity Cube est de réfléchir à de nouvelles manières de faire la ville et d'héberger. Les projets sont répartis.

Pourrait-on parler plus concrètement d'un de vos projets à l'échelle chantier ?

Julien Mingot > Il y a plusieurs projets où l’on intervient directement en phase chantier, sous forme de chantier participatif. On peut vous présenter notamment l’un de nos plus grands projets à Paris, celui du centre d'hébergement d'urgence du 9 boulevard Blanqui. C'est un projet où on a vraiment été sur toutes les phases : l'étude de faisabilité, car c'était un ancien bâtiment de bureaux, la phase conception et jusqu'à la phase chantier. On a pu mettre en œuvre toutes les technologies modulaires qu'on avait conçues et prototypées dans les premières années. Le chantier a duré environ trois mois. On a travaillé avec une équipe intéressante : des professionnels qui s'occupaient de plusieurs lots comme l'électricité et une équipe de bénévoles de l'association qui s'occupait de tout le lot modulaire. On a monté cinq sanitaires et des cloisons qui utilisent une technologie d'assemblage de palettes, et qui sont ensuite bardées d'OSB pour être totalement démontables à la fin du projet d'occupation temporaire. Ce projet nous permet d'héberger une trentaine de personnes depuis septembre 2019 à Paris.

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CHU Blanqui, Paris 13ème avec l'AMLI

Avec quels partenaires travaillez-vous ? La mairie, le propriétaire du bâtiment ? Comment cela se passe-t-il ?

Julien Mingot > Les pouvoirs publics sont sollicités en temps que soutien et financeurs. Ensuite, le propriétaire du bâtiment, ici l'Association des Paralysés de France, met à disposition le bâtiment à un autre de nos partenaires qui va être le gestionnaire du lieu. Dans le cas du projet boulevard Blanqui c'est l'association AMLI, qui est une association d'accompagnement social, qui a pris en charge la gestion du site une fois le lieu aménagé en septembre 2019. Les travailleurs sociaux accompagnent les personnes résidentes dans toutes les démarches liées à l'intégration comme les papiers, la recherche d'un logement pérenne et l'aide à l'emploi.

Vous intervenez donc sur l'adaptation des locaux, ici des bureaux transformés en lieu d'hébergement. Mais ces projets sont temporaires, qui est-ce qui gère la fin de l'occupation ? Est-ce que vous êtes encore là à ce moment là ?

Julien Mingot > On intervient en phase de fin du projet sur la partie technique. Nous démontons tout ce qu'on a mis en place initialement pour que ce bâtiment de bureaux devienne un centre d'hébergement d'urgence. On réutilisera plus tard ces mêmes matériaux sur d’autres projets, notamment pour amortir l’investissement initial. On évalue aussi à quel point les technologies mises en place peuvent être durables pour ce type de projet.

Vous avez commencé à évoquer le modulaire, qui est une marque de fabrique de votre association. Quels sont ses avantages et pensez-vous que cette pratique peut se massifier dans différents projets ?

Théo Guerini > Très rapidement, on a commencé à imaginer le réemploi de bâtiments inoccupés. La question s’est posée de leur transformation, car nous travaillons sur des bâtiments qui initialement n'étaient pas des centres d'hébergement d'urgence. Qui dit transformation dit coûts d'investissement pour cette transformation. Le modulaire est apparu comme une bonne solution puisque c'est un moyen pour réutiliser les mêmes matériaux sur plusieurs opérations. L'idée est de concevoir et d'imaginer des solutions qui pourront se réadapter facilement d'un bâtiment à l'autre, et d'amortir leur coût sur plusieurs opérations.

Les différents types de solutions modulaires que Unity Cube travaille sont la cloison palette, qui est notre symbole parce que c'est la première qu'on avait imaginée. Il s’agit d'une technologie distante qui est portée par une entreprise qui s'appelle Sofrinnov. Cela permet l'assemblage de cloisons de palettes de manière très rapide et surtout, leur démontage sans modification. Pour faire simple, il s’agit d’une palette standardisée que l’on récupère de la ligne logistique de fret. On l'utilise et on la remplace en fin d'opération sans qu'elle ne soit modifiée.

On a aussi essayé de trouver des solutions pour les installations sanitaires. Effectivement, quand on arrive sur un bâtiment qui n'est pas un bâtiment adapté à faire de l'hébergement, une des premières contraintes est d'augmenter sa capacité sanitaire en douche et en WC. Pour cela, on travaille avec les mêmes cabines sanitaires qu'on peut avoir dans certains hôtels ou certains logements étudiants, c’est-à-dire des blocs tout-en-un.

Ce travail autour du modulaire, on le fait depuis trois ans. Cela va aboutir prochainement à la création d'un groupement de recherche-action. Il va intégrer l'ensemble des acteurs des projets que l’on porte sur le développement de solutions modulaires. On y croit et on en est persuadés qu’il faut pousser ce sujet, c'est pour cela qu'on essaie d'agréger de nouveaux acteurs autour de nous.

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Le Perreux, avec Caracol

Vous parlez donc autant de modulaires que de réemploi ?

Théo Guerini > Oui, le réemploi est quand même quelque chose qui se fait de plus en plus. Aujourd'hui, on a de plus en plus de solutions pour amener le secteur assurantiel et les maîtres d'ouvrages vers des solutions de réemploi. Nous sommes un peu moins vus comme des hurluberlus quand on leur dit qu'on veut faire du réemploi sur un bâtiment. Le but est de trouver des sources de matériaux au plus proches des projets qu'on réalise, avec pour objectif écologique de réutiliser le plus possible de matériaux pour faire diminuer l'empreinte carbone de notre aménagement, et aussi en diminuer le coût.

Pour prendre un peu de recul, vous créez sur différentes échelles de projets et vous commencez à avoir quelques années d'expérience. Quelles sont les leçons que vous tirez de tous vos projets et de ces nouvelles façons de faire la ville ?

Théo Guerini > Une leçon à tirer est que si on a dès le départ des difficultés à s’intégrer politiquement, alors il ne faut pas y aller. Il s’agit quand même de projet entre humains, et Unity Cube a fait le choix de rester apolitique. Alors il ne faut pas chercher à gratter ou dépenser son énergie avec une municipalité qui n’est pas enthousiaste. Il vaut mieux aller voir ailleurs. Lorsqu'il n'y a pas de volonté politique forte, c'est très compliqué de faire de l'urbanisme transitoire et très compliqué de faire de l'hébergement d'urgence au sein de cet urbanisme transitoire. On pourra être les plus volontaires et motivés du monde, il faut une impulsion politique.

Julien Mingot > A contrario, quand les politiques et les acteurs locaux sont motivés par le projet, tout va très vite. On a pu voir à Paris, on a mis très peu de temps entre le moment où on a proposé notre projet à un acteur et le moment où les premières phases ont vu le jour. Et à chaque fois, ce sont de belles aventures humaines !

Tant mieux ! Enfin, est-ce que vous auriez une recommandation pour aller plus loin, en l'urbanisme transitoire ou en modulaire ? Un film, un projet à découvrir, un livre ?

Julien Mingot > Pour aller un peu plus loin dans un contexte un peu différent, on aimerait vous proposer d'aller regarder ce qui se fait en Belgique, notamment à Bruxelles. On a notamment rencontré des personnes de Woonbox et Home for Less qui ont monté des projets expérimentaux un peu similaires, mais avec des approches différentes, et également le projet bruxellois DoucheFLUX qui propose un film sur ce type de projet.

Théo Guerini > Il y a aussi un auteur que beaucoup connaisse, c'est Yona FRIEDMAN, notamment Architecture de survie. C'est intéressant de voir que des concepts, qui ont commencé à émerger dans les années 70, arrivent à trouver un terrain d'expression et d'expérimentation à grande échelle 50 ans plus tard, dans les différentes villes d'Europe, mais aussi ailleurs. Il y a vraiment un parallèle intéressant à faire entre la théorie qu'il avait développée et ce qu'aujourd'hui on arrive à mettre en place.

Propos recueillis par Frédérique Triballeau · CC-BY dixit.net · Novembre 2020