Marseille est souvent dépeinte comme une ville en crise, une ville en friche qu'il faut reconstruire, renouveler, réhabiliter. C'est en tout cas une ville qui se transforme et s'adapte, où les friches et les espaces délaissés se dévoilent. Je suis donc partie à la rencontre de pionniers marseillais de l'urbanisme circulaire, qui occupent les espaces vacants, intensifient les usages, transforment l'existant ou renaturent la ville. Le long des rails, de Belsunce à Saint-Jean, j'ai exploré la ville pour rencontrer les acteurs de sa transformation

La première étape de ce séjour à Marseille pas par le quarter Belsunce. Dans le 1er arrondissement, à proximité de la gare Saint-Charles, se trouve le tiers-lieu Coco Velten. J'arrive devant un bâtiment somme toute banal mais coloré : je suis au bon endroit. Je passe la porte cochère et découvre le tiers-lieu. La terrasse ombragée est ouverte sur un grand espace intérieur, la Cantine, où l'on devine que se prépare le service de midi. Des enfants zigzaguent entre les tables de la terrasse, passant de la Cantine à la résidence sociale juste à côté. J'ai rendez-vous avec Océane, la coordinatrice des ateliers-bureaux de Coco Velten. Elle organise la distribution des espaces disponibles auprès des 40 structures présentes sur le site : artistes, associations, entreprises, artisans... Les loyers accessibles permettent aux structures de se lancer et de développer leurs activités. Le lieu accueille également la Cantine, un restaurant solidaire qui fait également office de lieu de rencontre entre les travailleurs du lieu, les résidents et le public. Parce qu'à Coco Velten, il y a  aussi des gens qui habitent : 80 places en résidence hôtelière à vocation sociale sont ouvertes pour faire face à la crise du logement à Marseille.

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L'entrée de l'îlot Velten : on aperçoit la façade du bâtiment aujourd'hui occupé par la résidence sociale et les ateliers-bureaux de Coco Velten.

L'occupation temporaire portée par Yes We Camp contribue à faire vivre un bâtiment, mais aussi à animer le quartier. Situé dans l'îlot Velten en pleine reconfiguration, le tiers-lieu à ouvert en 2019. A l'initiative de l'Etat, l'ancien bâtiment de la direction des routes est mobilisé pour accueillir un projet associatif et social. En 2017, la préfecture crée le Lab zéro, un laboratoire  d'initiative sociale pour trouver des solutions à la crise du sans-abrisme à Marseille. L'idée d'occuper temporairement un lieu pour répondre à l'urgence émerge alors et rapidement les acteurs en présence, Yes We Camp et Plateau Urbain, se mobilisent pour porter le projet. Ils sont ensuite rejoints par le groupe SOS Solidarités pour créer la résidence sociale. Yes We Camp reprend le bail avec la préfecture et le projet peut démarrer.

Coco Velten s'inscrit donc dans plusieurs temporalités de la ville. Au quotidien, le lieu est un espace de rencontre, d'animation du quartier et de vie avec des activités, des ateliers ou des concerts organisés. Pendant 3 ans, Yes We Camp et les autres organismes du groupement se sont en effet engagés à faire vivre ce bâtiment pour éviter la vacance, qui on le sait, coûte bien souvent cher au propriétaire. Mais dans cet interstice spatial et temporel, Coco Velten a trouvé sa place. D'abord regardé d'un œil méfiant par les habitants du quartier, le tiers-lieu a su faire ses preuves, surtout auprès des associations du quartier. Le lieu a rassemblé les initiatives locales, a coordonné l'organisation du festival du quartier, ou encore a accueilli la distribution de repas durant le confinement.

Cela nous a permis de créer du lien qui aurait été plus long à développer si il n'y avait pas eu ce confinement. On a pu être en contact avec les associations locales, avec les habitants du quartier qui sont venus prêter main forte pour préparer les repas. Cela a été un levier dans notre projet et a donné encore plus de sens à notre existence : comment nos tiers-lieux peuvent-ils aussi servir dans ces moments de crise ?

Le fait qu'on soit une équipe mobile, qu'on ne soit pas figé dans une activité précise nous a permis de nous adapter à de nouveaux projets. Depuis qu'on a réouvert la Cantine, on continue à préparer une cinquantaine de repas pour les maraudes du quartier.

— Océane Vilbert, coordinatrice des ateliers-bureaux à Coco Velten

En décembre 2021, le bail arrive à échéance et comme souvent dans ces projets d'urbanisme transitoire, on peut se demander ce qu'il va rester une fois les associations et les résidents partis, et les animations finies. Le bilan des 3 ans du projet semble positif : Coco Velten a réussi à s'intégrer au quartier en étant un élément moteur de son renouvellement. Aujourd'hui, le groupement cherche même à faire valoir l'importance du projet en négociant le prolongement du bail auprès de la préfecture.

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L'immeuble occupé par le projet Coco Velten en jaune, au cœur de l'îlot Velten. Source : Yes We Camp

En reprenant mon chemin le long des voies ferrées, j'arrive à la deuxième étape de cette tournée à la rencontre des pionniers : la gare de Marseille Blancarde, dans le 5e arrondissement de la ville. Une fois arrivée, je découvre une gare tout à fait ordinaire. Sur le côté, une porte est entrouverte. Je monte à l'étage, un peu hésitante de découvrir cet endroit, partout ailleurs fermé au public. Ici, le premier étage de cette gare est occupé par le tiers-lieu culturel les Ateliers Blancarde depuis août 2020, un projet qui allie art contemporain et économie circulaire. A l'étage, on trouve une grande salle accueillante : quelques plantes égayent la pièce, de grandes bibliothèques tapissent les murs et les fenêtres, donnant sur la voie ferrée, laissent entrer la lumière.

La SNCF a lancé en en 2019 l'appel à projet 1 001 Gares. En proposant le changements d'usages de locaux pour développer l'offre de service aux usagers, la filiale Gares et Connexion de la SNCF cherche des projets pour redynamiser les quartiers proches des gares et soutenir l'implantation de services et de commerces. Sur la plateforme dédiée, les emplacements disponibles sont recensés et les candidats peuvent choisir un local et proposer un projet.

L'association Dos Mares a répondu à l'appel pour la gare de Marseille Blancarde. Dans cet ancien logement du chef de gare de 115 m², complètement réhabilité, le tiers-lieu propose une bricothèque, un fablab et des ateliers gratuits autour de l'économie circulaire et de l'art contemporain aux riverains, aux usagers, et aux curieux. Des espaces de travail sont également mis à disposition des artistes qui s'impliquent dans le projet. Un ensemble de solutions économiques ont été pensées collectivement, dont un espace de co-working, pour assurer la pérennité financière du tiers-lieu. Depuis un an, les riverains se sont largement appropriés l'espace et certains proposent régulièrement des activités ouvertes à tous.

Aux Ateliers Blancarde, on a une singularité dans la programmation. On a fait le choix de se positionner sur l'économie circulaire et sur l'art contemporain. Pourtant, ce n'est pas simple de trouver un équilibre entre les deux. Si on propose trop d'activités tournées art contemporain, vécues souvent comme quelque chose d'un peu élitiste, on sait que ça ne fera pas venir les gens. D'un autre côté, si on fait trop d'ateliers axés sur l'économie circulaire, du type up-cycling ou recyclage, c'est chouette, mais on n'est pas seulement là pour ça. Notre mission, c'est de repenser le rôle de l'artiste dans la société. On cherche à partager la vision des artistes, à témoigner, à communiquer au public. C'est là où on essaie de faire cet équilibre entre économie circulaire et art contemporain pour proposer des ateliers aux plus grand nombre.

Ce qui est bien, c’est que le programme mensuel est affiché et que le public, les riverains, proposent des choses alors qu’on n'a pas fait d’appel. Une habitante a proposé des cours d’initiation à la sophrologie, quelqu’un d’autre des cours d’ébénisterie, ou encore une avocate du droit du travail qui a proposé une session pour accompagner les habitants du quartier. En une année, le lieu est déjà ressenti comme pouvant être investi par les habitants.

—Laurent le Bourhis, artiste et co-directeur de l'association culturelle Dos Mares

D'autres projets sont en germes autour de la gare. Une petite parcelle de terre le long du bâtiment devrait bientôt être transformée en jardin participatif. L'implantation de ces Ateliers, dans cet espace invisible de la gare, a fait naître dans le quartier des envies d'espaces communs et de projets collectifs.

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L'entrée des Ateliers Blancarde, l'appartement de fonction du chef de gare au premier étage a été reconverti en espace de travail pour accueillir les artistes et le public.

Dernière étape de mon périple sur les traces des friches marseillaises, à deux kilomètres de la gare, la ferme urbaine du Talus. Je passe l'arche de l'entrée et me retrouve alors dans un grand jardin, un espace improbable au cœur de la métropole marseillaise. Je longe les allées de plantations et les dômes bioclimatiques pour arriver devant la cabane de l'accueil. A l'aide de conteneurs et de terrasses en bois, un espace convivial a été créé pour accueillir le restaurant et le bar (tout en production ultra-locale bien sûr !) et les animations. On peut venir ici écouter des contes pour enfants le mercredi ou danser sur un DJ set le samedi soir. Des chantiers participatifs sont organisés le mercredi matin pour soutenir les bénévoles et les organisateurs.

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Le Talus, oasis de nature et de biodiversité 

On ne devinerait pas que tout ça pousse en fait sur une ancienne décharge de chantier. A la fin des travaux de la rocade L2, la société de construction avait laissé un espace vacant, rapidement devenu une décharge sauvage. La société de construction de l'autoroute SRL2 avait pour obligation d'assurer la valorisation des parcelles. L'association Heko Farm cherchait de son côté un terrain pour développer ses activités pédagogiques autour du maraîchage. Elle a alors pris contact avec la SRL2 pour proposer de remettre en état le terrain et d'y aménager une ferme urbaine. En 2018, Heko Farm s'est alors lancé dans le projet ambitieux de transformer cet espace de 8 500 m² en terrain agricole fertile. S'en est suivi deux ans de chantier pour remettre le terrain à nu, terrasser, fertiliser par l'apport de biodéchets, pour qu'enfin la biodiversité revienne. Désormais, la ferme urbaine est ouverte au public, chacun peut y venir louer des bacs et faire pousser ses légumes. L'association accueille du public, des scolaires et fait vivre le site au rythme des marchés de producteurs (locaux, cela va de soi) et des évènements culturels pour tous les âges.

Le Talus, c'est avant tout un espace de nature en ville, ouvert à tous, sans la prétention de nourrir la ville, mais bien de la faire respirer. Le projet vise à réparer la fracture entre les urbains et l'agriculture, entre la ville et la nature. Par cette initiative, Heko Farm démontre qu'il est possible de valoriser autrement le foncier en ville, de ramener de la nature et de la biodiversité là où gisaient les carcasses de voiture. L'objectif est ambitieux et il a fallu beaucoup de motivation, de temps et d'énergie aux deux chefs de projet pour convaincre et fédérer autour de ce lieu. Grâce aussi à un alignement des planètes favorables, l'association a pu trouver le foncier et les financements pour mener à bien le projet. Les porteurs de projet rappellent cependant que pour multiplier ces espaces de respiration en ville il faut un soutien des collectivités.

Un terrain comme ça, en plein cœur de ville, il est constructible et le propriétaire a une perte financière sèche lorsqu'il nous le propose. C'est une compétition économique à un moment donné. Il faut que les collectivités sanctuarisent au PLU des terrains et les mettent à disposition d’associations, et qu’elles financent le développement d’infrastructure, comme un parc public par exemple. C’est de l’aménagement public, ce sont des communs. Et ça, ce n’est pas encore dans le logiciel de la plupart des décideurs. De se dire qu’un parc, ce n’est pas un truc qu’on pose là comme du mobilier urbain, cela peut être quelque chose de vivant. C’est là tout le changement de paradigme qu’on essaie de démontrer aujourd’hui.

— Carl Pfanner, co-fondateur du Talus

Aujourd'hui, le Talus essaime autour de lui. Dans le cadre du renouvellement du quartier d'Air Bel, juste derrière la ferme, le quartier bénéficie du programme Quartier Fertile de l'ANRU (Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine). Les bénévoles et les salariés du Talus proposent d'animer des ateliers de formations aux techniques agricoles, d'aider à la mise en place des bacs potagers et d'accompagner les habitants pour végétaliser le quartier.

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Le Talus, ferme urbaine au coeur de la ville

Marseille est une ville en plein renouvellement, elle offre ainsi de multiples opportunités pour imaginer de nouveaux espaces urbains. Les pionniers marseillais nous enseignent surtout qu'il n'y a aucune recette magique (ça serait trop facile !), mais qu'il y a quand même quelques ingrédients qui permettent la réussite de ces projets. L'attention portée à l'intégration au quartier est un invariant qui assure la pertinence du projet et donc son succès. En portant un regard neuf sur la ville, on ouvre ainsi la porte à de nombreuses possibilités. Ces nouveaux lieux peuvent rassembler autour de projets solidaires comme à Coco Velten, faire émerger chez les habitants de nouvelles idées d'espaces communs comme aux Ateliers Blancarde, ou donner vie à la terre et rassembler autour de la même envie de nature comme au Talus. Refaire la ville sur elle-même, c'est inventer de nouveaux usages dans des espaces invisibilisés ou délaissés, et c'est aussi refaire la ville avec le déjà-là, avec et pour ses habitants.

Marine Frantz · dixit.net · Octobre 2021

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