En France, nous détruisons tous les ans 25 à 30 000 hectares de sols essentiellement agricoles pour agrandir nos villes. C’est une surface équivalente à une vingtaine d’aéroports Notre-Dame-des-Landes. Ou cinq stades de foot, mais toutes les heures. Cet étalement débridé de nos villes n’est plus en rapport avec leur développement démographique ou économique. Un quart du sol consommé pour les besoins d’habitat en France l’est dans des communes qui perdent des habitants. Pendant que les lotissements poussent en entrée de ville, les logements vacants sont toujours plus nombreux, les zones d’activités se multiplient sans multiplier les emplois, et les centres-villes se meurent d’être délaissés au profit de leurs périphéries.

L’impasse

Nous sommes dans l’impasse, car les impacts de notre modèle fondé sur l’étalement sont désormais insupportables. La fabrique de la ville est au croisement des trois crises du siècle (climat, biodiversité et ressources) : atteinte aux milieux naturels et à la biodiversité, pertes de sols agricoles et de résilience alimentaire, urbanisme à fragmentation qui repousse les ménages aux revenus normaux bien au-delà du cœur des métropoles ou intensification des mobilités carbonées liées à la dépendance au système automobile.

L’étalement urbain multiplie les usages de la voiture, mais il est aussi la conséquence directe du développement de son usage. Le modèle du suburb, qui a émergé en périphérie de New York après la Seconde Guerre mondiale, a mis deux décennies à se diffuser aux États-Unis. En France, l’étalement urbain n’a démarré qu’avec l’abandon du modèle de la reconstruction au début des années 1970, doublé d’un changement de message de l’État qui fait alors l’éloge du pavillonnaire. Les lois de décentralisation accélèrent le processus, au milieu des années 1980, en donnant aux maires la responsabilité d’aménager les périphéries pour accueillir les périurbains, comme on les appellera plus tard.

Ce modèle de production de la ville a donc moins d’un demi-siècle. Ce n’est rien à l’échelle de la vie de nos villes, mais suffisamment long à l’échelle de nos vies conscientes pour que nous n’ayons tous connu que cela. C’est la référence dont il est si difficile de nous détacher : l’urbanisme linéaire. Ce modèle de fabrication de la ville consomme une matière première limitée et non renouvelable : le sol. Dès qu’un besoin émerge, un espace naturel ou agricole est urbanisé, dans une forme d’obsolescence programmée. Une fois cet usage éteint, on retrouve en bout de processus des friches, des espaces vacants, des logements vides…

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Bifurquer vers un urbanisme circulaire

L’urbanisme circulaire est un modèle alternatif inspiré des principes de l’économie circulaire appliqués à la fabrique de la ville. C’est un appel à inverser les priorités en allant chercher la réponse à nos besoins de développement urbain dans l’emprise de la ville déjà là. Les boucles de l’urbanisme circulaire sont donc des alternatives à la consommation de nouveaux sols naturels ou agricoles.

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  • Intensifier les usages des bâtiments permet de répondre à de nouveaux besoins sans construire. C’est dénicher les temps morts de la ville pour y glisser de nouveaux usages sans travaux lourds. C’est aussi construire aujourd’hui des bâtiments pensés pour accueillir une vraie diversité d’usages.
  • Transformer des bâtiments existants pour répondre à de nouveaux besoins permet d’éviter de déconstruire pour épargner matériaux et énergie. C’est également mettre fin à l’obsolescence programmée en pensant aujourd’hui des bâtiments adaptables qui auront plusieurs vies.
  • Densifier les espaces urbains consiste à y trouver des espaces permettant de construire pour répondre à de nouveaux besoins sans étaler la ville.
  • Recycler les sols revient à remédier à l’obsolescence d’espaces urbains en revenant aux sols par la déconstruction de ce qui les encombre, pour initier une nouvelle phase d’urbanisation. Mais c’est aussi parfois acter la fin des certains usages urbains et renaturer les sols.

L’urbanisme circulaire est tout sauf un concept théorique. Partout des pionniers testent des solutions ou développent des projets démonstrateurs. Rien n’est à inventer, mais tout reste à faire, car il nous faut désormais massifier ces alternatives concrètes à l’étalement de la ville, pour en faire le nouveau normal du demi-siècle à venir. Et il y a urgence, car faire la ville c’est long, très long même. Les 3/4 de la ville de 2050 nous entourent déjà, la ville du futur est donc déjà là. Plutôt que de nous concentrer uniquement sur ce dernier quart qui doit être exemplaire, il est temps de travailler l’existant.

La clef du sol

La frugalité en sols de l’urbanisme circulaire induit celle de la mobilité, des énergies et des matériaux. C’est donc la clef d’une transition plus globale qu’il nous faut saisir. La transition vers une ville qui permet à chacun de vivre dans la proximité. Vers une ville à la hauteur des enjeux du siècle, qui ne va plus systématiquement chercher les solutions toujours plus loin et réapprend à se transformer pour répondre à nos besoins d’urbains.

Mais faire bifurquer tout un système de production nécessite plus que de beaux discours. La fabrique de la ville doit engager sa transition en commençant par révéler ce foncier invisible qui partout peut permettre de répondre aux besoins de développement de nos villes sans les étaler. Il nous faut aussi développer les compétences de celles et ceux qui font la ville et forger les outils nécessaires à sa réinvention. Et puis, nous avons besoin de plus de cohérence de nos politiques territoriales pour répondre aux enjeux du siècle et en mettant fin aux concurrences stériles.

La ville étalée est le résultat par défaut de nos impensés. C’est la trame de nos vies dessinée par un système automobile auquel nous avons laissé le crayon. La lutte contre l’étalement urbain n’est donc pas une fin en soi, mais un moyen de repenser plus globalement la fabrique de nos villes. À nous désormais de consacrer le prochain demi-siècle à reconstruire la ville sur elle-même, après avoir passé le précédent à l’étaler. Il y a urgence, mais les solutions sont déjà là : il nous faut massifier celles imaginées par les pionniers pour construire cette ville frugale, proche, inclusive et résiliente dont nous avons besoin.

Cette ville dont nous avons besoin, mais surtout envie.

Sylvain Grisot · Juillet 2021

Pour en savoir plus, lisez le Manifeste pour un urbanisme circulaire.