Entretien avec Sarah Dubeaux, docteure en urbanisme et en aménagement. Après avoir écrit une thèse sur la décroissance urbaine en Allemagne et en France, elle nous explique ce qu'est ce phénomène et comment il est assumé très différemment des deux côtés du Rhin.

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Sylvain Grisot : Sarah, tu as soutenu une thèse sur la décroissance de la ville. Pourrais-tu nous expliquer ton travail de recherche ?

Sarah Dubeaux : En effet, j’ai soutenu une thèse en 2017, qui portait sur les villes en décroissance en Allemagne et en France. J’y ai interrogé la façon dont on parlait de la décroissance urbaine et comment les acteurs publics agissaient sur les espaces vacants, dans les villes de Berlin, Leipzig, Halle et Le Havre. Je continue toujours de travailler sur ces problématiques, mais dans des villes plus petites, de moins de 20 000 habitants ou des territoires ruraux.

Pourrais-tu nous expliquer ce qu’est une ville en décroissance ?

La décroissance urbaine, ce sont des villes qui connaissent une perte importante de population sur le long terme, ce qui a des conséquences économiques, sociales et environnementales. La décroissance urbaine, c’est penser qu’on est peut-être allé au bout d’un processus d’urbanisation. La perte de la population est un des indicateurs les plus faciles à analyser. Elle peut être liée à un nombre moins important de naissance que de décès, ou à une baisse d’attractivité : il y a plus de personnes qui partent que de personnes qui viennent sur un territoire.

Le constat est donc démographique. Quelles sont les causes principales de cette décroissance ?

C’est un phénomène relativement ancien. On parle de décroissance en Allemagne depuis la fin des années 70, mais il y a plusieurs causes. D’abord, la désindustrialisation très massive de certaines villes, liée à l’essor d’un monde globalisé. Ensuite, le solde naturel a baissé, car nous faisons moins d’enfants dans certaines parties du monde. Il y a la qualité de vie, moindre dans certaines villes ce qui les rend moins attractives. L’action publique aussi induit ces décroissances en déplaçant des administrations ou des services. Il faut aussi avoir en tête que la croissance urbaine a beaucoup puisé dans le monde rural via un exode assez fort. Cela ne peut plus être le cas aujourd'hui.

Il y a donc beaucoup de causes, qui sont parfois politiques comme en Allemagne, avec la réunification qui a amplifié le phénomène. Mais cela date d’avant les années 1990, car il y avait déjà eu des changements sociétaux importants, avec par exemple moins d’enfants par femme en Allemagne de l’Est dès les années 80. À Leipzig, le pic de population date des années 30. En Allemagne de l’Ouest aussi il y avait déjà des signaux faibles. Deux sociologues allemands de l’Ouest, Haüssermann et Siebel, commencent très tôt à parler de décroissance urbaine. Les causes sont très imbriquées.

On parle donc de décroissance urbaine en Allemagne, mais ce n’est pas le cas en France. Est-ce un phénomène qui arrive ou qu’on ne veut pas voir ?

Quand on parle de décroissance urbaine, on a tout de suite en tête Détroit et parfois Leipzig. En France, on a du mal à parler du phénomène. On en parle seulement depuis quelques années, mais en pensant surtout à la diagonale du vide et à la question de la revitalisation des centres-bourgs, avec cette idée que la baisse de population est temporaire et qu'un retour à la situation d'avant est possible. Ce n’est donc pas que la France n’est pas impactée, mais les acteurs publics ne veulent pas accepter le phénomène comme une dynamique durable pour certains territoires. On a parfois qualifié le phénomène de "silencieux" (article Cunningham Sabot et Fol, 2013). En Allemagne, de grandes villes comme Berlin ont été touchées, ce qui a obligé la puissance publique à se positionner. Ce n’est pas le cas en France.

Tu expliques dans ta thèse qu’en Allemagne un certain nombre d’acteurs politiques locaux ont pris conscience de cette décroissance durable de certaines villes, et ont engagé le débat au niveau national.

Un rapport est paru en 2003 sur les logements vacants dans les nouveaux Länder (ex. RDA) qui montrait qu’il y avait plus d’un million de logements vacants, avec une prévision d’un million supplémentaire sur 30 ans. L’intensité du phénomène est telle qu’il fallait réagir, notamment pour les bailleurs sociaux qui étaient déjà au pied du mur. L’équipe politique de Leipzig a participé à ce rapport. Il y a donc eu des jeux d’acteurs à un échelon local et national.

Mais ce qui a aussi aidé à la reconnaissance de la décroissance urbaine, c’est que la prise de conscience a eu lieu pendant la réunification. Initialement, le problème était considéré comme très localisé : le premier programme de rénovation urbaine ne concernait que l'ancienne Allemagne de l’Est. Il y avait l'idée sous-jacente que le système de la RDA serait responsable de la situation des nouveaux Länder, avec cette logique très forte de rattrapage de l’Est sur l’Ouest. Mais pourtant très rapidement des programmes similaires ont été mis en place en Allemagne de l’Ouest, car le problème était bien plus général.

Il y a donc un contexte historique et des acteurs qui font qu’on parle de décroissance urbaine en Allemagne. On n’accepte pas en France de parler de cette décroissance, qui reviendrait à accepter que certaines villes ne retrouveront plus le nombre d’habitants qu’elles ont connu.

Les réalités restent différentes, l’indice de fécondité en Allemagne est très bas, ne permettant pas un de renouvellement de la population à l’échelle du pays. C'est différent en France, qui si situe juste au-dessus du taux de renouvellement, l’intensité du phénomène est donc moins forte. Même s’il y a une série de grandes villes françaises qui est concernée par une décroissance durable de leur population, comme Le Havre, Saint-Etienne, Roubaix, Mulhouse ou Brest. Il y a une difficulté à reconnaître officiellement le phénomène, pourtant le constat est clair. Mais parler de décroissance urbaine signifie encore pour beaucoup que quelque chose a été mal fait. Alors la baisse de population est considérée comme un accident de parcours, et on imagine que l'on peut retrouver des habitants si on utilise les mêmes recettes que les autres.

La structure de notre système urbain a été taillée dans les années 60 pour organiser la croissance, alors on ne sait pas gérer la décroissance. La perte de population dans une ville coupe progressivement les robinets financiers, ce qui intensifie le phénomène avec une perte des services publics...

Toute la fabrique de la ville a été pensée dans les années 60, notamment via Loi d’Orientation Foncière de 1967. Les documents d’urbanisme sont façonnés pour accueillir des lieux de constructibilité pour habitants ou entreprises. On va même jusqu’à se dire que la perte de population serait forcément liée au manque de construction : les outils dont on dispose orientent aussi la façon de penser. S’il n’existe qu’un cadre de croissance, il est compliqué de penser décroissance. C’est très important de comprendre que nous n’avons pas de dispositifs qui permettent d'agir réellement sur la décroissance urbaine. La revitalisation des cœurs de bourgs est un bon exemple, c’est une démarche qui vise à retrouver de la croissance, et pas à organiser une décroissance positive. Au point que les politiques de défiscalisation sont ici pensées comme un levier pour ces territoires.

Il y a bien cette idée de résolument continuer à faire projet tout en assumant la baisse de sa population dans les villes en décroissance allemandes. À Leipzig par exemple s'est développée une logique de "ville perforée". Peux-tu nous expliquer ce que c’est ?

En allemand, on dit « die perforierte Stadt ». Au moment de la réunification, Leipzig a connu une perte de population encore plus forte qu’auparavant et de nombreux sites ont été abandonnés. Les espaces vacants dans la ville sont alors nombreux. Une équipe d’architectes et l’adjoint à l’urbanisme théorisent alors ce concept de "ville perforée" notamment pour montrer que la situation est maitrisée. Ils font un diagnostic des emprises bâties, de leur état, de leur statut de propriété, identifient si la puissance publique doit intervenir, etc. Ils font projet en organisant les vides et les pleins de la ville. L’idée est d’avoir un modèle d’urbanisation lié à ces vides et à ces pleins pour faire sens et que la ville ne soit pas disloquée. Cependant, en réalité, les programmes de restructuration urbaine, à Leipzig comme dans d'autres territoires, ce sont souvent traduits par des démolitions massives et par une difficulté à agir face à l'ampleur du phénomène.

On assume alors qu’on a des pleins, du bâti, qui a vocation à disparaître. On acte la déconstruction, même pour ne pas pour reconstruire derrière ?

Tout à fait, les déconstructions viennent perforer la ville, créent du vide. Il y a aussi tout un travail sur ce qu'est une friche, un espace vacant, avec toutes les références négatives que l'on peut avoir en tête. La sémantique du vide est travaillée pour ne plus être perçue uniquement comme négative : par exemple, on est content que la plage soit vide. On peut penser au travail de Philippe Oswald ou du Bauhaus de Dessau avec l’IBA.

Cela donne pendant un temps l’opportunité de travailler sur le végétal, les espaces publics, de tester des usages dans ces vides. Mais depuis la ville de Leipzig reprend de la population.

Effectivement, tout comme Berlin. Leipzig est actuellement une des villes les plus dynamiques en matière de croissance du pays, ce qui est un revirement complet du système. Alors que c'est le lieu où le concept de décroissance urbaine a été le mieux assumé, cette intensité de croissance a surpris ! Finalement, on se demande comment il faut gérer les choses. Gérer la ville qui perd de la population, gérer le foncier vacant, gérer les problématiques sociales… Ce retour inattendu de la croissance dans une ville où on en avait fait le deuil montre que nous sommes dans une incertitude fondamentale pour penser le futur.

Il y a des théories sur la ville résurgente : une ville ne serait jamais vraiment installée dans la décroissance ou la croissance. Les deux se valent et ne seraient que les deux faces d’une même médaille. On voit qu’il faut poser un diagnostic précis des besoins actuels du territoire, tout en étant en capacité de construire des scénarios sur des hypothèses qui semblent improbables, comme le retour de la croissance de la population à Leipzig. Cela prêche pour un retour à de véritables exercices de prospective, ce qu'on a un peu trop délaissé.

Pour aller plus loin :

Entretien recueilli par Sylvain Grisot / CC-BY dixit.net 2020

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