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Intensifier les usages : la première boucle de l'urbanisme circulaire

Faire beaucoup plus avec l'existant, sans construire un mètre carré de plus, en jouant sur les temps et les usages de la ville.

D'après Manifeste pour un urbanisme circulaire, Sylvain Grisot — Éditions Apogée · Une synthèse publiée sur dixit.net

La première boucle de l'urbanisme circulaire, la plus vertueuse selon Manifeste pour un urbanisme circulaire, consiste à intensifier les usages de la ville existante — c'est-à-dire à se préoccuper des temps de la ville, souvent négligés au profit du seul espace, pour révéler des potentiels d'accueil sans construire.

Le temps, matière première négligée de la ville

La ville regorge d'espaces et de bâtiments vacants ou sous-utilisés, souvent simplement ignorés : un restaurant fermé le soir, une salle de classe vide le week-end, un parking d'entreprise désert la nuit. Intensifier, c'est apprendre à détecter ces potentiels, accepter de changer des pratiques, voire de bousculer des jeux d'acteurs bien installés — et surtout, inventer les nouveaux métiers capables d'arbitrer au quotidien le partage de ces lieux entre plusieurs usages.

Le Mab'Lab, pirater un restaurant universitaire

À Paris, l'idée de coworking né du budget participatif de la Ville (2 millions d'euros dédiés en 2014) a permis d'ouvrir 19 lieux dès l'été 2017 — le Mab'Lab s'y distingue en étant le seul à ne pas être permanent. Chaque jour à 14h30 précises, un restaurant universitaire du Crous, fréquenté depuis des décennies par des générations d'étudiants, change entièrement de visage pour devenir un espace de coworking, avant de redevenir resto U le lendemain matin.

L'expérience révèle une leçon simple mais essentielle, valable pour toute intensification des usages : superposer deux usages différents dans un même lieu exige une équipe dédiée, distincte de celle qui gère l'usage principal, pour fluidifier la transition quotidienne entre les deux mondes.

Les deux visages d'Airbnb

Le livre prend l'exemple d'Airbnb pour illustrer, à grande échelle, les vertus et les dérives de l'intensification. Dans son modèle originel, la plateforme met à disposition temporaire un logement sous-utilisé (vide le week-end ou pendant les vacances) : pas de nouvelle construction, une réponse à un besoin réel, une création de valeur économique. Un modèle particulièrement vertueux d'un point de vue urbain.

Mais un second modèle, bien moins vertueux, s'est rapidement développé : celui de logements entièrement dédiés à la location touristique, retirés du marché résidentiel. Fin 2019, Airbnb proposait plus de 60 000 logements à Paris, dont 20 à 30 % seraient exclusivement dédiés à cet usage — soit 10 000 à 20 000 logements disparus du marché locatif résidentiel parisien depuis l'irruption de la plateforme. La leçon à en tirer pour d'autres démarches d'intensification : les ressources urbaines sous-utilisées ont un potentiel réel, mais leur mobilisation nécessite une régulation fine pour éviter la dérive vers un usage exclusif.

Plateau Urbain et les champignons de l'île de Nantes

La coopérative Plateau Urbain occupe des bâtiments d'intérêt collectif en transition dans la ville — surtout des immeubles vides en attente d'un projet — pour y loger temporairement des acteurs associatifs, culturels et de l'économie sociale et solidaire, qui n'ont d'ordinaire pas accès à l'immobilier traditionnel. Selon son directeur du développement, Paul Citron, l'objectif n'est pas de faire du temporaire pour du temporaire, mais de redonner une valeur d'usage à des lieux que le marché immobilier classique ne sait pas valoriser sur ces temporalités courtes.

À Nantes, dans une partie de l'ancien marché d'intérêt national (MIN) promise à la destruction pour laisser place à un nouvel hôpital, trois associés cultivent depuis quelques années des shiitakes urbains sous la marque Cycle Farms. Leur substrat de culture est fabriqué à partir de drêches de brasserie, un déchet organique dont la ville regorge et dont ils économisent ainsi le transport. Sur 40 m² de production, l'exploitation a produit 4,3 tonnes de champignons en une année, vendus pour moitié via une quinzaine d'AMAP situées à 3-4 km du site — un circuit court qui inverse la logique habituelle des flux alimentaires, de la campagne vers la ville.

« Chacune de ces boucles permet à la ville flexible de se reconstruire en permanence sur elle-même, épargnant sols, énergie et matériaux. »
Sylvain Grisot, Manifeste pour un urbanisme circulaire

Le chapitre en bref

  • Intensifier les usages consiste à mieux exploiter les temps morts de la ville existante, sans construire.
  • Le Mab'Lab à Paris transforme chaque jour à 14h30 un restaurant universitaire en espace de coworking.
  • Airbnb illustre les deux visages de l'intensification : un modèle vertueux (logement sous-utilisé) et une dérive (logements dédiés exclusivement au tourisme).
  • À Nantes, une champignonnière urbaine (Cycle Farms) recycle les drêches de brasserie pour produire 4,3 tonnes de shiitakes par an, vendues en circuit court.

Manifeste pour un urbanisme circulaire

Pour des alternatives concrètes à l'étalement de la ville
Sylvain Grisot · Éditions Apogée

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Sylvain Grisot est urbaniste et fondateur de dixit.net, une agence de conseil et de recherche pour les transitions urbaines. Conférencier, enseignant et chercheur, il est aussi l'auteur de Redirection urbaine (Éditions Apogée, 2026) et de Réparons la ville ! avec Christine Leconte (Éditions Apogée, 2022).

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