Boucle 3

Recycler les espaces : la troisième boucle de l'urbanisme circulaire

Redonner un usage à ce que la ville a laissé de côté : friches industrielles, matériaux de déconstruction, quartiers entiers à réinventer.

D'après Manifeste pour un urbanisme circulaire, Sylvain Grisot — Éditions Apogée · Une synthèse publiée sur dixit.net

Quand ni l'intensification ni la transformation ne suffisent, reste la troisième boucle de l'urbanisme circulaire : recycler les espaces que la ville a laissés à l'abandon, pour leur redonner un usage urbain — ou, parfois, les rendre à d'autres usages.

Qu'est-ce qu'une friche urbaine ?

Difficile de définir précisément ce qu'est une friche urbaine, faute de définition juridique claire : le livre retient qu'il s'agit d'un espace qui a déjà eu un usage urbain, bâti ou non, mais qui n'en a plus — un accident du cycle de renouvellement de la ville. À Lille, l'agence d'urbanisme (l'ADULM), pionnière du recyclage des friches industrielles, a élargi sa définition en parlant plus largement de « lieux vacants », des espaces urbains dont l'absence d'usage est jugée problématique et structurelle.

Toute friche a ainsi deux visages contradictoires : « côté pile, c'est une tache du passé dans le tissu urbain, que l'on voit trop et qu'il faut résorber. Côté face, c'est un gisement foncier qui recèle d'immenses potentiels pour qui saura l'activer » — une opportunité pour reconstruire la ville sur elle-même plutôt que d'urbaniser ses franges.

Un potentiel largement sous-exploité

En remontant la Seine du Havre à Paris à la seule recherche de sites industriels en déshérence, l'établissement public foncier (EPF) de Normandie a repéré 246 friches industrielles pour 826 hectares, concentrées dans 60 des 143 communes riveraines du fleuve — un gisement potentiel que les outils de recyclage foncier peinent à traiter au rythme nécessaire : les seules surfaces identifiées par l'EPF Normandie représentent déjà l'équivalent de vingt ans de son activité de traitement.

Dans la métropole lilloise, l'analyse de l'ADULM sur la période 1983-2015 objective un paradoxe : les surfaces urbanisées ont augmenté de 30 %, cumulées à un doublement de la surface des espaces vacants. Un recyclage actif de friches a permis d'en résorber 350 des 500 hectares identifiés en 1983, mais dans le même temps 500 hectares de nouvelles friches sont apparues, liées notamment à la crise de l'industrie textile, et 300 hectares d'espaces vacants sont apparus dans des zones d'activité économique récentes. Résultat, il restait encore environ 1 000 hectares de friches dans le tissu urbain lillois en 2015 — l'équivalent de la surface consommée par l'étalement urbain du territoire depuis 2008. Une nouvelle génération de friches se profile déjà, notamment commerciales, à mesure que le commerce de périphérie et le e-commerce fragilisent des centaines de zones commerciales existantes.

Faire la ville en circuit court

Recycler des friches suppose souvent de déconstruire des bâtiments, ce qui génère à son tour des déchets de chantier. Le territoire de Plaine Commune, en Seine-Saint-Denis, a lancé en 2017 un plan d'action opérationnel de métabolisme urbain centré sur le bâtiment et les travaux publics, porté par Justine Emringer : transformer les déchets de déconstruction en ressource pour les constructions neuves, plutôt que de les envoyer en décharge et d'acheter des matériaux neufs.

Pour Sébastien Duprat, de la plateforme de réemploi de matériaux Cycle Up, cette démarche cumule trois atouts : elle est économique (elle répond aux enjeux de logement abordable), bas carbone (elle évite la benne et la consommation de nouvelles ressources) et ancrée localement, puisque les matériaux comme les emplois qu'elle mobilise restent sur le territoire.

Pirmil-les-Isles à Nantes, oser le pas de côté

En rive sud de la Loire, face à l'île de Nantes, le secteur de Pirmil-les-Isles est un territoire au sol bouleversé par des remblais de sable déversés au XXe siècle pour gagner du terrain sur le fleuve — un sol stérile, en partie inondable, longtemps voué aux seules fonctions servantes de la ville. Depuis 2010, l'équipe pilotée par Frédéric Bonnet y prépare un projet urbain d'ampleur (plus de 3 000 logements prévus), en assumant plusieurs « pas de côté » méthodologiques.

Premier pas de côté : penser le sol avant le plan, en créant sur place, à partir de déchets verts et compostables, une véritable « usine à sol » fertile plutôt que d'importer de la terre végétale prélevée sur des terres agricoles. Second pas de côté : engager, avant même le premier coup de pelle, une démarche de « sourçage » des filières de matériaux de construction locales et bas carbone, pour éviter les surcoûts que provoque habituellement la construction écologique. Le projet prévoit à terme la plantation de 50 000 arbres, soit environ sept par habitant du futur quartier.

« Quelle que soit sa situation, toute friche a deux faces contradictoires. Côté pile, c'est une tache du passé [...]. Côté face, c'est un gisement foncier qui recèle d'immenses potentiels. »
Sylvain Grisot, Manifeste pour un urbanisme circulaire

Le chapitre en bref

  • Une friche urbaine a deux visages : une tache du passé à résorber, et un gisement foncier à activer.
  • L'EPF Normandie a recensé 246 friches industrielles (826 ha) le long de la Seine entre Le Havre et Paris.
  • À Lille, malgré le recyclage de 350 ha de friches entre 1983 et 2015, il en restait 1 000 ha en 2015 — l'équivalent de l'étalement urbain depuis 2008.
  • À Nantes, le projet Pirmil-les-Isles fabrique son propre sol fertile avant de dessiner le parc, et prévoit la plantation de 50 000 arbres.

Manifeste pour un urbanisme circulaire

Pour des alternatives concrètes à l'étalement de la ville
Sylvain Grisot · Éditions Apogée

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Sylvain Grisot est urbaniste et fondateur de dixit.net, une agence de conseil et de recherche pour les transitions urbaines. Conférencier, enseignant et chercheur, il est aussi l'auteur de Redirection urbaine (Éditions Apogée, 2026) et de Réparons la ville ! avec Christine Leconte (Éditions Apogée, 2022).

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