Le deuxième chapitre du Manifeste pour un urbanisme circulaire part d'une anecdote révélatrice : celle d'un agriculteur exproprié à deux reprises pour des aménagements publics, qui finit par racheter une ferme au prix fort en espérant... être exproprié une troisième fois. Sylvain Grisot en tire un constat : la lutte contre l'étalement urbain ne peut pas se limiter à la contrainte réglementaire.
Vingt ans de lois qui n'ont pas suffi
La notion de « gestion économe de l'espace » apparaît dans le Code de l'urbanisme dès le début des années 1980. Depuis, les textes se sont accumulés sans parvenir à inverser la tendance : loi solidarité et renouvellement urbain (SRU) en 2000, loi Grenelle 2 en 2010 (SCoT rendus obligatoires, objectif de réduire de moitié le rythme de consommation des terres agricoles), loi pour l'accès au logement et un urbanisme rénové (Alur) en 2014, loi NOTRe en 2015, loi biodiversité en 2016. Chacune réaffirme à sa manière les mêmes objectifs de sobriété foncière.
Le bilan de ces vingt années de prohibition reste pourtant modeste : la seule période où l'étalement urbain a significativement ralenti en France est celle de la crise financière de 2008, qui a d'abord touché le secteur de l'immobilier — un ralentissement conjoncturel, pas le fruit d'un changement de modèle.
Le tournant du ZAN
Une nouvelle étape s'engage avec l'objectif de « zéro artificialisation nette » (ZAN), rappelé dans une circulaire aux préfets signée par quatre ministres en juillet 2019. Le cadre de raisonnement central de cette politique est la séquence éviter/réduire/compenser (E/R/C) : tout projet d'aménagement significatif doit d'abord justifier qu'il ne peut être évité, puis réduire au maximum son impact, avant de compenser ce qui subsiste — création de zones humides, restauration de milieux dégradés, etc.
Le principe est vertueux, mais son efficacité réelle reste à démontrer : une étude portant sur une vingtaine de grands projets d'infrastructures de transport réalisés entre 2012 et 2017, menée par des chercheurs du Muséum national d'histoire naturelle et du CNRS, n'a identifié de véritables gains écologiques nets que dans 20 % des cas — le reste des mesures compensatoires permettant, au mieux, de limiter les pertes plutôt que de les annuler.
Repenser le modèle plutôt que de le contraindre
Pour Sylvain Grisot, la prohibition ne suffira pas, car le problème est systémique : plus de 40 % du chiffre d'affaires du secteur du bâtiment reste lié à la construction neuve, et entre 2005 et 2013, 59 % des bâtiments construits en France l'ont été en extension urbaine. Le livre illustre ce mécanisme par l'histoire (délibérément fictive, mais révélatrice) d'un maire fraîchement élu à « Saint-Gonchain », déterminé à créer une zone d'activité de quelques hectares pour attirer des entreprises et déplacer un commerce gênant du centre-ville — un scénario qui se rejoue, à quelques variantes près, dans des dizaines de milliers de communes françaises.
Il ne s'agit donc pas seulement de renforcer une fois de plus la « vis réglementaire », mais de repenser un modèle de développement urbain frugal en sols, capable de mobiliser en priorité le foncier déjà artificialisé avant d'en consommer de nouveau.
L'urbanisme circulaire, trois boucles pour reconstruire la ville sur elle-même
Le livre propose alors de transposer à la fabrique de la ville les principes de l'économie circulaire : privilégier des boucles courtes, réemployer avant de recycler, et réduire à la source plutôt que de compenser après coup. « L'urbanisme circulaire est la transposition des principes de l'économie circulaire au processus de fabrication de la ville. Il propose des alternatives concrètes à l'étalement urbain en concevant et en organisant la ville pour qu'elle se reconstruise en permanence sur elle-même. »
Trois boucles structurent cette approche, présentées par ordre de préférence : intensifier les usages de la ville existante, avant de la transformer, avant seulement d'envisager, en dernier recours, de recycler des friches urbaines pour de nouveaux usages. Les trois chapitres suivants du livre explorent chacune de ces boucles à travers des projets pionniers.
« L'urbanisme circulaire est la transposition des principes de l'économie circulaire au processus de fabrication de la ville. »
Le chapitre en bref
- Depuis 2000, cinq lois majeures ont visé à limiter l'étalement urbain sans parvenir à en inverser durablement la tendance.
- La séquence éviter/réduire/compenser (E/R/C) structure le nouvel objectif de « zéro artificialisation nette » (ZAN).
- Une étude du Muséum national d'histoire naturelle et du CNRS ne trouve de vrais gains écologiques nets que dans 20 % des projets compensés.
- L'urbanisme circulaire propose trois boucles, par ordre de priorité : intensifier les usages, transformer l'existant, recycler les espaces.