Dans le dernier chantier de Redirection urbaine, Sylvain Grisot s'intéresse aux territoires déjà rattrapés par le changement climatique — ceux qu'il appelle des « territoires sentinelles » : ils encaissent les premiers chocs et, avec eux, tracent le chemin pour les autres.
Gatineau, capitale malgré elle des changements climatiques
Gatineau, ville québécoise de 300 000 habitants située face à Ottawa, a enchaîné en quelques années une inondation historique en 2017 (4 000 sinistrés), une tornade destructrice, des épisodes de gel-dégel à répétition, des canicules et de nouvelles inondations en 2019 et 2023 — au point d'être surnommée « capitale des changements climatiques en Amérique du Nord ».
Son maire de 2013 à 2021, Maxime Pedneaud-Jobin, décrit un rôle d'élu local transformé par ces crises : il faut envoyer à la fois un message de force et de confiance, et faire preuve d'empathie pour ce que vivent les habitants — tout en acceptant qu'on est parfois impuissant. Et le travail ne s'arrête pas quand les sirènes se taisent : il faut reconstruire un territoire entier et transformer les leçons de la crise en préparation pour la suite.
Trois postures face au trouble : citadelle, transition, sentinelle
Le livre s'appuie sur les travaux d'Emmanuel Bonnet, enseignant-chercheur à l'ESC Clermont Business School, pour distinguer trois postures organisationnelles face au changement climatique. La « citadelle » cherche à défendre coûte que coûte un modèle économique hérité. La « transition » veut tout concilier sans jamais rien abandonner. La « sentinelle » accepte le trouble, et engage une réinvention sincère de son rapport au monde.
Les stations de ski de moyenne montagne illustrent ce choix. À Métabief, dans le Jura, la transition vers l'après-ski assumée par son directeur Olivier Erard suppose de vivre chaque jour de neige comme un plaisir tout en sachant qu'il pourrait être le dernier. À Chastreix, dans le massif du Sancy, la question ne se limite pas au ski : c'est toute l'identité du territoire — élevage, production de saint-nectaire, ressource en eau — qui doit être réinterrogée.
Écouter les attachements avant d'agir
Un même fil se prolonge jusqu'au dernier chapitre du livre : la disparition de la neige, d'un littoral ou d'un mode de vie n'est pas qu'une perte mesurable, elle est aussi une source de deuil bien réel pour celles et ceux qui la vivent. Bâtir un territoire résilient commence par écouter cet attachement — qu'il soit choisi ou subi — avant de décider quoi que ce soit en son nom.
« La redirection, c'est renoncer. Mais le renoncement est une forme d'ouverture vers d'autres possibles. »
Le chantier en bref
- Gatineau (Québec) a subi inondations, tornade et canicules en quelques années à peine : un futur en avance sur le nôtre.
- Trois postures possibles face au changement : la citadelle (se défendre), la transition (tout concilier) ou la sentinelle (accepter le trouble et se réinventer).
- Les stations de ski, premières « organisations sentinelles », expérimentent déjà l'après-modèle hérité.
- Un territoire résilient commence par écouter ce à quoi ses habitants sont attachés, pas seulement par mesurer ses ressources.